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Publié par Philippe LENOIR

Duel, le premier coup de maître de Steven Spielberg

L'un des films les plus importants de l'année 1971 est le premier fait d'armes d'un maître incontesté du cinéma depuis cinquante ans. Le paradoxe est évidemment que Duel est au départ un téléfilm produit par Universal pour le compte de la chaîne ABC. D'où ce format carré surprenant aujourd'hui pour un film signé par Steven Spielberg. A l'époque, âgé de 25 ans, celui-ci a déjà fait ses preuves en tournant quelques épisodes de série dont Night Gallery avec Joan Crawford et un Colombo avec Peter Falk  Mais cette fois-ci, il s'agit bien d'un film de cinéma, tout du moins dans l'esprit de celui qui le dirige avec l'ambition de frapper un grand coup. Et ce fut le cas puisque le téléfilm connut un succès d'audience faramineux lors de sa diffusion initiale. Stimulés par un bouche-à-oreille relayé par la presse américaine, les producteurs d'Universal songent peu à peu à organiser une sortie de Duel au cinéma pour le marché européen. Tourné en treize jours dans le désert californien pour un budget d'à peine 400 000 dollars, Duel bénéficiera de scènes additionnelles pour le faire passer au format cinéma avec une durée classique de 90 minutes. Et ainsi faire d'un téléfilm d'une redoutable efficacité une véritable œuvre pour le grand écran  qui témoigne déjà du talent insensé d'un prodige en herbe. Avec en bonus l'obtention du Grand Prix du premier festival fantastique d'Avoriaz en 1973 qui confortera le statut de Duel en œuvre cinématographique. Sur le papier, l'histoire écrite par Richard Matheson, écrivain et scénariste de science-fiction, possède une vigueur infernale par sa simple radicalité. Un représentant de commerce, incarné par l'excellent Dennis Weaver, doit se rendre à un rendez-vous d'affaires en voiture et se retrouve pris en chasse par un camion sur une route désertique.

Steven Spielberg dans la lignée de ses maîtres

Steven Spielberg y entrevoit l'opportunité d'en faire un pur objet de cinéma visuel et sonore, dépourvu de rationalité, ce qui lui procure une formalité fantastique sans raison surnaturelle. Le coup de génie du film est de ne pas dévoiler le visage du routier et encore moins d'expliciter les raisons pour lesquelles il s'acharne sur David Mann, commercial sans envergure à qui la vie n'a pas fait de cadeau. Seuls quelques indices comme diverses plaques minéralogiques accrochées sur le capot avant du camion laissent à penser que le camionneur est un psychopathe du bitume qui s'en prend au hasard à ses victimes. Du coup, le véritable monstre du film, c'est ce camion-citerne poussiéreux et fumant, totalement dépourvu d'affect cherchant juste à assouvir son instinct de prédateur apocalyptique. Comme un cousin mécanique d'un futur requin hantant les eaux de baignade de la Nouvelle-Angleterre ou d'un T-Rex ressuscité de l'ère jurassique. Duel reste surtout un témoignage fascinant sur les talents de conteur de Steven Spielberg capable de captiver les spectateurs par la seule force de sa mise en scène. Car le film est un précis de cinéma d'autant plus bluffant qu'il est, à l'époque, destiné à la télévision qui s'embarrasse peu de magnifier la mise en scène d’œuvres vouées à l'oubli. Spielberg réussit l'exploit de maintenir une tension extrême en utilisant à merveille les effets dévolus au cinéma en jouant avec pertinence de la profondeur de champ multipliant l'utilisation de courtes ou de longues focales pour exprimer le danger d'un camion qui se rapproche ou s'éloigne de la Plymouth rouge. De même, le jeune prodige maîtrise parfaitement l'espace, ce désert de western encore peu touché par la modernité citadine et hanté par mille danger, Quant au découpage qui donne au film un rythme haletant, il tient, dans certaines séquences, de l'excellence plaçant déjà Spielberg dans la lignée de ses maîtres.

 

Steven Spielberg en 1971 est un réalisateur de télévision pour les studios Universal

Steven Spielberg en 1971 est un réalisateur de télévision pour les studios Universal

Références à Psychose d'Alfred Hitchcock

D'ailleurs, le film s'offre des références explicites à Alfred Hitchcock, notamment à Psychose, dès son ouverture. Le commercial qui sort des tentacules de la ville pour accéder aux grands espaces, symbole de liberté et de sérénité, va se retrouver confronté au pire des dangers à l'instar de Janet Leigh. La séquence où le camion pousse la voiture contre un train est montée de multiples plans qui s'inspire à l'évidence de la douche fatale. Comme par hasard, ce sont des séquences additionnelles que Steven Spielberg mettra en boîte pour la sortie en salles de Duel, prouvant ainsi son incroyable volonté à imposer sa marque. Mais le film est encore plus passionnant quand on décèle déjà à quel point Steven Spielberg profite de cette rallonge pour installer un sous-texte sociétal qui fait de Duel bien plus qu'une œuvre de genre à la virtuosité ardente. Ces minutes de bonus permettent de mieux cerner la personnalité de la victime, mais aussi d'appréhender l'état d'esprit du cinéaste dans ces seventies influencées par les idées progressistes post-68. Et contre toute attente, Steven Spielberg s'y montre en rébellion, voire en réaction contre la pensée dominante de l'époque. Ainsi, le film accompagne la libération d'un homme qui vit sous la domination de sa femme qui lui reproche ses faiblesses, notamment d'avoir laissé un ami la draguer ostensiblement devant lui sans intervenir. L'explication se déroule au téléphone dans la buanderie d'une station-service où David Mann est filmée à travers le hublot d'un lave-linge rempli par une matrone du désert qui avait forcé le passage, lui faisant perdre illico sa posture virile. Dès le démarrage du film, le VRP écoute sur son autoradio une émission où des hommes se plaignent de ne plus être maître chez eux. Et on le verra, c'est bien par le duel, ce rite archaïque du Far-West, que David Mann va retrouver sa liberté d'homme jusque dans son épilogue habile par sa symbolique solaire. Mais dans la première partie du film, il va connaître les pires humiliations avec un climax central de haute volée, l'extraordinaire séquence dans le restaurant, modèle de mise en scène paranoïaque où la victime est convaincue de la présence de son bourreau parmi les cow-boys assis au bar.

Une influence pour George Miller, Tobe Hooper et James Cameron

Au fil des épreuves, le monstre mécanique qui impose la terreur va révéler l'instinct de survie du pourchassé qui ne pourra achever la bête que par la ruse. On perçoit déjà la foi humaniste de son auteur, même si d'évidence, Steven Spielberg y témoigne de son pessimisme en décrivant la domination naissante des machines sur l'humanité. Seul le camion-citerne peut régir sa loi sur l'asphalte en s'acharnant sur un homme seul comme de se montrer secourable envers un bus rempli d'enfants. A l'instar des robots avec lesquels les gosses du commercial jouent sur le tapis du salon, la technologie sait se rendre aimable et utile pour asseoir sa domination. Déjà s'articule dans ce téléfilm la capacité de Steven Spielberg d'être un entertainer hollywoodien et un auteur cohérent dont certains plans et thèmes de Duel se retrouveront explicités avec moins d'âpreté dans ses œuvres à venir. Ce premier film reste également essentiel pour son influence pour toute une génération de cinéastes qui vont s'attacher à décrire un monde déshumanisé, que ce soit George Miller, Tobe Hooper ou James Cameron... Pour toutes ces raisons, Duel fut bien l'un des films les plus importants à surgir dans la petite lucarne de la télévision en 1971 révélant un prodige qui va très vite projeter ses histoires sur grand écran. Avec ce mélange d'intégrité et de roublardise, d'humanisme et de cruauté, de noirceur et d'idéalisme qui forge toute la filmographie de Steven Spielberg.

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