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Publié par Philippe LENOIR

Coco Chanel, le mythe qui dépasse toute réalité

André Malraux estimait que Gabrielle Chanel, dite Coco, était la femme française la plus influente de son temps. Encore aujourd'hui, la couturière qui inventa la petite robe noire, le tailleur en tweed et le parfum N°5 suscite une fascination sans nulle autre pareille dans l'histoire de la mode. Une histoire complexe, d'un romanesque fou, mais aussi avec des zones d'ombre écornant le mythe Chanel jusqu'à le dépasser durablement. Il faut bien avouer que Coco Chanel y mit du sien, surtout dans la dernière partie de sa vie où elle apparut comme une femme hautaine et solitaire, acariâtre à la limite de la méchanceté. Mais ce sont surtout ses amitiés avec l'occupant nazi pendant la Seconde Guerre Mondiale qui ont fini d'achever la réputation dorée de Coco Chanel, accusée régulièrement d'être antisémite au point de collaborer avec l'ennemi. Cinquante ans après sa disparition, le 10 janvier 1971, dans la suite qu'elle occupait au Ritz à Paris, Coco Chanel continue d'être une énigme déroutante et passionnante qui en fait une femme d'exception dont la légende perdure à travers le temps. Aucun de ses nombreux biographes n'a totalement établi une vérité constante sur Gabrielle Chanel et cela démarre dès sa jeunesse. Née à Saumur, le 19 août 1883, elle est la seconde d'une fratrie de six enfants issue des amours d'Albert et Eugénie Chasnel. Lui est vendeur ambulant en Auvergne tandis que son épouse fait des travaux de couture. Celle-ci meurt de la tuberculose alors que Gabrielle a douze ans. Le père veuf abandonne alors ses enfants. Gabrielle et ses deux sœurs sont confiées, selon les dires de la future styliste, à la communauté religieuse d'Aubazine en Corrèze. Un lieu mythique de la vie de Coco Chanel puisqu'on y trouve des vitraux dans l'église abbatiale où l'on distingue les deux C entrelacés qui auraient servi de modèle au sigle de la maison Chanel. Sauf que de récentes découvertes laissent à penser que Gabrielle Chanel n'aurait jamais fréquenté cet orphelinat et qu'elle fut placée comme bonne à tout-faire chez une tante de Thiers. Dans le même esprit, elle raconta que son père avait émigré aux États-Unis où il avait fait fortune sans jamais en apporter la preuve.

De chanteuse à soldat à la jet-set de Deauville, Biarritz et Paris

La seule chose sûre, c'est que la future impératrice du luxe vécut une jeunesse misérable dans ce Massif Central austère et rugueux, ce qui lui donnera sans doute ce caractère ombrageux. « Je suis le dernier volcan d'Auvergne qui ne soit pas éteint » aimait-elle dire. C'est bien au cours de cette première partie de vie bien sombre que Gabrielle Chanel apprend les rudiments de la couture, notamment pour constituer le trousseau d'un mariage forcé auquel on la destine. Elle préfère fuir son triste horizon en s'installant à Moulins vers 1907, une ville de garnison où elle tente de chanter au Grand Café pour les soldats du régiment de cavalerie. C'est là qu'elle aurait hérité du surnom de Coco, même si d'autre biographes pensent que ce sobriquet est plus ancien, lié à son père qui l'appelait son Petit Coco. Cette courte carrière de chanteuse est là aussi, sujet à controverse puisqu'à l'époque les cabarets étaient également des lieux de prostitution. Et il est fort possible que la jeune Gabrielle ait vendu ses charmes pour arrondir ses fins de mois. C'est en tout cas à Moulins qu'elle rencontre l'officier de cavalerie Étienne Balsan, riche héritier qui lui propose de l'installer à Compiègne où il élève des chevaux de courses. C'est lui qui va l'introduire dans la jet-set des grands rendez-vous hippiques parisiens et va lui permettre de se lancer dans la confection de chapeaux au rez-de-chaussée de sa garçonnière du boulevard Malesherbes. Coco Chanel se fait vite une réputation avec ses créations fantaisistes qu'elle exhibe devant l'aristocratie des champs de course. D'autant qu'elle s'invente dans le même temps, grâce à son apprentissage de la couture, une garde-robe qui reprend les codes masculins des cavaliers qu'elle fréquente...Comme le britannique Arthur Capel dont elle devient la maîtresse et qui financera l'acquisition de sa boutique rue Cambon qui deviendra l'adresse historique de la marque. Dans la foulée, Capel lui permet d'ouvrir une seconde boutique à Deauville où se retrouve toute la jet-set européenne en été pour profiter des bains de mer et assister à la prestigieuse saison hippique. C'est vraiment à Deauville, pendant les années de la Grande Guerre, qu'elle se lance dans la couture avec une seule idée : libérer la femme en inventant une mode inspirée de sa pratique du sport en utilisant la maille de jersey peu chère, confortable et donnant une véritable liberté de mouvement. Elle reprend notamment la marinière des pêcheurs qu'elle accompagne d'un pantalon de pyjama de bain large et fluide.

Arthur Capel, le grand amour de Coco Chanel fut celui qui finança ses premières boutiques

Arthur Capel, le grand amour de Coco Chanel fut celui qui finança ses premières boutiques

Coco devient Mademoiselle Chanel qui veut libérer la femme

Avec une seconde boutique à Biarritz, l'autre grande station balnéaire de La Belle-Epoque, Chanel invente la silhouette moderne et androgyne que les jeunes femmes de la haute société vont porter aux nues. Coco Chanel, tout au long des années 20 et 30, s'impose comme la styliste de l'avant-garde, d'autant qu'elle aime à fréquenter et à soutenir les artistes comme Cocteau, Picasso ou Stravinsky qui font de Paris la capitale mondiale des arts. Sa renommée est désormais internationale, d'autant que tout lui réussit jusqu'à oser la couleur du deuil pour imposer sa plus célèbre création des Années Folles, la fameuse petite robe noire et de donner le 5, son numéro porte-bonheur à un parfum. C'est la première fois qu'une couturière commercialise un parfum et le succès va l'encourager à donner son nom à des bijoux fantaisie puis, plus tard à une collection de joaillerie. Mais si les affaires sont florissantes, sa vie sentimentale est bien plus compliquée. Capel, le grand amour de sa vie renonce à l'épouser au profit d'une aristocrate anglaise. Il meurt peu après son mariage dans un accident de voiture, ce qui laissera Coco Chanel inconsolable. Elle noue alors une romance avec le duc de Westminster, membre de la famille royale britannique, mais là aussi, celui-ci ne l'épouse pas sous la pression des Windsor qui voit d'un mauvais œil cette Française à la réputation de femme entretenue. Là encore, Coco Chanel enjolivera sa légende en affirmant que c'est elle qui a refusé de se marier, ponctuée d'une phrase devenue célèbre : « Il y a eu plusieurs duchesses de Westminster, mais il n'y a qu'une seule Coco Chanel ! » Alors qu'elle a racheté tous les immeubles de la rue Cambon où elle fait travailler des centaines d'ouvrières, la guerre qui éclate en 1940 enraye durement l'épopée triomphale de Mademoiselle Chanel. Elle ferme son entreprise en justifiant que les temps à venir ne sont plus à la couture, licencie tous ses employés et vit des revenus générés par la commercialisation des parfums. Mais elle reste à Paris où elle continue de vivre à l'hôtel Ritz où sont hébergés les dignitaires nazis et la haute société collaborationniste. Peu portée sur le patriotisme, Chanel s'affiche dans les mondanités de l'époque, tisse même une romance avec un diplomate allemand et semble insensible au sort du pays. Sur son éventuelle collaboration avec l'ennemi, elle conserve encore des zones d'ombre, notamment le fait que Coco Chanel fut espionne au service des nazis.

Après la guerre, l'exil en Suisse avant le triomphal come-back

De toute évidence, les Allemands se sont servis de son ancienne amitié avec Winston Churchill du temps de ses fiançailles avec le duc de Westminster pour lui faire porter une lettre à Madrid à l'intention du Premier Ministre britannique pour l'inviter à négocier la paix.. Mais selon toute vraisemblance, celui-ci n'en a jamais eu connaissance. Plus embêtant est sa volonté d'acquérir la société des parfums Chanel dont elle n'a jamais été propriétaire, puisque celle-ci a été financée dès sa création par Pierre Wertheimer, industriel juif, exilé aux USA. Coco Chanel n'a jamais accepté de percevoir 10% de royalties sur des parfums qui portent son nom et compte grâce aux loi anti-juives, récupérer ce qu'elle estime être son bien. En pure perte puisque Wertheimer a solidement protégé son capital. Ce qui aurait nourri l'antisémitisme de la couturière qui, selon de nombreux témoins dont Françoise Sagan, la rongera jusqu'à la fin de sa vie. En même temps cet antisémitisme n'a jamais fait l'objet e déclarations publiques de sa part et n'a été exprimé, si c'est le cas, qu'au cours de confidences privées. A la Libération de Paris en 1944, elle sera interpellée et interrogée par la Résistance, ne faisant aucun effort pour paraître gaulliste. Mais en réfutant toutes les accusations, notamment celles d'intelligence avec l'ennemi et bénéficiant de sa relation ancienne avec Churchill pour retrouver la liberté. Chanel choisit néanmoins de se faire oublier en s'exilant en Suisse, renonçant de toute évidence à revenir dans le monde de la mode, elle qui a déjà plus de soixante ans. C'est Pierre Wertheimer, qui l'encourage à revenir à Paris en proposant de financer ses futures collections haute-couture pour relancer les ventes des parfums Chanel qui se sont tassées en l'absence de la célèbre couturière. Il convainc l'impétueuse Coco en jouant sur un amour-propre qui ne demandait qu'à être stimulé. Car depuis plusieurs années, celle-ci peste contre le New Look de Christian Dior qui a remis la taille serrée et la poitrine remontée au premier plan. Tout ce que Chanel s'était employée à défaire au nom de la liberté de la femme. En 1954, Mademoiselle Chanel revient dans son antre de la rue Cambon où sa première collection se fait assassiner par la presse. Mais la septuagénaire va sortir son dernier coup de génie, celui qui assoit le mythe à jamais : le tailleur en tweed gansé, l'ensemble féminin le plus célèbre de l'histoire de la mode.

Coco Chanel en haut de l'escalier de la boutique de la rue Cambon où elle suit les défilés à travers les miroirs

Coco Chanel en haut de l'escalier de la boutique de la rue Cambon où elle suit les défilés à travers les miroirs

Coco Chanel gagnée par la misanthropie, exècre les années pop

Le modèle le plus copié au monde, signe pour Coco Chanel du vrai succès qui lui fera dire l'une des phrases dont elle avait le secret : « Je ne suis pas à la mode. Je suis la mode ! » Elle bénéficiera aussi d'un coup de pub inattendu de Marilyn Monroe assurant qu'elle dormait nue avec quelles gouttes du N°5, ce qui provoqua une ruée mondiale sur celui qui sera désigné comme parfum du siècle. Néanmoins, la vieille dame indigne et égocentrique va perdre la main dans les sixties, passant totalement à côté de la révolution pop, fustigeant une époque qu'elle exècre jusqu'à s'enfermer dans la misanthropie. Elle accusera Yves Saint-Laurent de la copier, pourfendra Courrèges qui découvre le genou et s'affirmera comme la dernière couturière digne de ce nom. Dans quelques entretiens à la télévision, elle fustige pêle-mêle le féminisme, la libération sexuelle, l'affaissement intellectuel, la mini-jupe et le blue-jean. Assise en haut de l'escalier de sa boutique de la rue Cambon d'où elle observe, sans être vue, les défilés dans le célèbre mur de miroirs biseautés, Gabrielle Chanel s'isole de la modernité en cours dans la mode parisienne. Elle multiplie les collections où elle s'applique à répéter des règles d'élégance que personne ne suit plus. La famille Wertheimer rachète l'ensemble de la maison Chanel que Coco continue de diriger en échange d'un train de vie luxueux. Ce qui la rendra riche à millions, mais dépendante d'une famille avec qui elle aura entretenu des rapports conflictuels et ambigus pendant un demi-siècle. Mais surtout, c'est une femme plus seule que jamais, enfermée dans sa gloire passée, qui s'épuise au travail jusqu'à son dernier soupir à 87 ans. La veille de sa mort, Coco Chanel fignolait encore, rue Cambon, sa collection printemps-été 1971 qui sera dévoilée quelques semaines plus tard à titre posthume. Sa fortune personnelle sera léguée à une fondation de mécénat gérée par sa seule héritière directe, la fille de son neveu André Palasse. Cet homme qu'elle éleva comme son propre fils et qui fut bien le seul être à qui elle témoigna une affection de tous les instants. Ce qui fait dire à certains biographes qu'il serait en fait son fils naturel. Même Coco Chanel laissait planer le doute sur sa filiation réelle avec André Palasse, mais sans jamais rien en révéler, même auprès du principal intéressé. Le dernier secret d'une femme dont la vie a été racontée dans une centaine de biographies, mais qui reste à jamais insaisissable. La force des grands mythes modernes !

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