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Publié par Philippe LENOIR

Greta Garbo : l'absence qui a forgé sa légende

Ses promenades en solitaire dans les rues de New York, couverte d'un trench-coat et affublée de grandes lunettes noires pour masquer son visage, sont devenues aussi légendaires que ses films. Un jour, un admirateur osa l'aborder pour lui poser la question fatale : « Vous êtes bien Greta Garbo ? ». Et la vieille dame aux cheveux gris de lui répondre sèchement sans s'arrêter : « Je l'ai été autrefois ! » Pendant près de cinquante ans, l'actrice la plus célèbre au monde refusa obstinément de s'exprimer en public, de signer le moindre autographe et encore moins de revenir au cinéma. Comme le dira un historien, on en sait autant sur la vie de Greta Garbo que sur celle de William Shakespeare. Et puis, il y a 30 ans, le 15 avril 1990, le monde apprit entre stupeur et fatalisme que Greta Garbo s'était éteinte à 84 ans dans un hôpital de New York. La Divine, son surnom à Hollywood, entrait à jamais dans la légende du XXe siècle, laissant à la postérité une filmographie souvent jugée inégale, portée par sa beauté aussi parfaite que mystérieuse. Jamais une star de cinéma sut d'évidence susciter par l'absence une telle fascination, même à l'époque de sa gloire. Sous contrat avec le studio MGM qui aimait à dresser ses vedettes à la baguette, Greta Garbo réussit à obtenir des exigences hors normes pour une actrice, notamment celles de ne donner aucune interview promotionnelle, ni même d'assister aux premières de ses films. La beauté suédoise, née dans une famille pauvre de Stockholm, maîtrisa à nulle autre pareille le système hollywoodien à son avantage jusqu'à négocier ses cachets à la hausse et à imposer le planning de ses tournages. Mais avec un prix à payer tout de même, une extrême solitude et l'impression tenace d'un grand vide existentiel. Même ses promenades dans Manhattan étaient marquées par l'absence de but au point qu'elle prit pour habitude de suivre des inconnus comme en filature pour leur donner un peu de piment.

Garbo conserve sa nationalité suédoise pendant la guerre

A Los Angeles dans les années 30, elle entretient une correspondance avec une aristocrate suédoise à qui elle raconte son désarroi : «  Je suis presque toujours seule et je me parle à moi-même » confie la star. «  Je roule jusqu'à la plage et c'est toujours merveilleux. Mais c'est tout. ».Dans Grand Hôtel, l'un de ses films les plus célèbres, elle dit cette réplique qui la poursuivra toute son existence : « I want to be alone ! » Un vœu qui la dépassa peut-être au delà de ses espérances, cette solitude l'entraînant tout au long de sa vie dans une mélancolie persistante, si l'on en croit les quelques proches de La Divine qui se risquèrent aux confidences Mais on aurait peut-être tort de figer Greta Garbo dans l'image qu'elle refléta dans l'essentiel de sa filmographie, celle d'une beauté figée dans le romanesque. Le déclic a eu lieu en 1939 avec sa volonté de casser cette image évanescente en acceptant de tourner Ninotchka sous la direction d'Ernst Lubitsch où elle s'amuse de son image de beauté glaciale. Non seulement Garbo rit comme l'annonce la campagne promotionnelle de la MGM, mais elle témoigne d'un humour éclatant qui permet au film d'obtenir un succès considérable. Au point de capitaliser sur cette légèreté nouvelle en enchaînant avec une comédie sophistiquée, La Femme aux Deux visages (Two-Faced Woman) réalisée par George Cukor qui lui avait offert le rôle de La Dame aux Camélias en 1936, sans doute son meilleur film. Sauf que la screwball comedy de Garbo tourne au fiasco à cause de la censure qui oblige le réalisateur et sa star à retourner des scènes contre leur gré. Mais plus encore, le film sort à la fin de l'année 1941 au moment de l'entrée en guerre des États-Unis après l'attaque de Pearl Harbor par les Japonais. Le film subit une violente campagne de presse en grande partie pour nuire à Greta Garbo qui a refusé de prendre la nationalité américaine (Elle deviendra américaine au début des années 50) et qui se tient à l'écart du conflit en cours. A l'inverse de sa grande rivale de la Paramount, Marlène Dietrich fière d'être devenue américaine et qui participe ardemment à l'effort de guerre contre l'Allemagne, sa patrie d'origine. Le silence de Greta Garbo est devenu insupportable aux Américains qui rejettent un film qui n'en méritait pas tant.

Wilder, Kazan, Visconti et Ophüls veulent mettre en scène son retour

Car sans être une œuvre de premier plan, il donne à voir une Garbo sans doute au plus près de ce qu'elle est vraiment : une femme à double personnalité introvertie et mélancolique, mais aussi capable de danser jusqu'au bout de la nuit en buvant du champagne sans modération. Sans parler de son ambivalence sexuelle qui la fera toujours aimer les homme, mais encore plus les femmes. Mais l'échec du film est si douloureux avec des commentaires d'une extrême violence à son égard qu'elle décide à 36 ans d'arrêter le cinéma. Et La Femme aux Deux Visages, sera de fait son dernier film. C'est alors que commence cette longue errance d'un demi-siècle, marquée par son exil intérieur à New York où elle achète un appartement dans un immeuble de style vénitien qui donne sur l'East River. Dans cet appartement plongé dans la pénombre pour éviter les photos volées, elle va contempler pendant des heures le ballet des navires qui lui rappelle le Stockholm de son enfance. On la verra encore un peu à Los Angeles, mais encore plus en Europe où elle rend visite à ses amis richissimes à Londres ou Paris, sur la Riviera ou dans les Alpes suisses. Néanmoins, Greta Garbo projette à plusieurs reprise de revenir au cinéma dès la fin des années 40. D'autant que de grands metteurs en scène s'imaginent être celui qui édifiera le retour du mythe vivant sur le grand écran. Parmi ceux-ci, Elia Kazan qui l'imagine en Blanche Dubois dans Un Tramway Nommé Désir ou Billy Wilder qui lui propose le rôle de Norma Desmond dans Sunset Boulevard. Mais Greta Garbo ne donne pas de suite favorable à ces deux projets qui deviendront avec d'autres actrices d’authentiques chefs-d’œuvre. En revanche, deux projets lui tiendront à cœur pour revenir au cinéma au point de s'y investir vraiment. Tout d'abord, l'adaptation de La Recherche du Temps Perdu de Marcel Proust par Luchino Visconti, le projet maudit du réalisateur italien qui imagine Garbo dans le rôle de La Reine de Naples. Jusqu'au au début des années 70, le film est régulièrement évoqué dans une distribution qui donne le tournis (Alain Delon, Marlon Brando, Simone Signoret, Silvana Mangano....), mais c'est Visconti lui-même qui jette l'éponge par peur de se décevoir. Reste le seul projet qui aura un début de concrétisation, celui de La Duchesse de Langeais d'après Honoré de Balzac que devait réaliser Max Ophüls en 1949.

A Rome, Garbo vit l'enfer avant que le film soit annulé

C'est tellement concret que le réalisateur l'annonce lui-même à la radio quelques semaines avant le début du tournage prévu se faire pour quelques extérieurs en France et pour l'essentiel à Rome dans les studios de Cinecitta. Car en mai, à Los Angeles, Garbo a accepté, sur la demande des producteurs italiens du film, de se soumettre à des essais lumière. Alors qu'elle avait rencontré précédemment ces mêmes producteurs à Londres dans une chambre d'hôtel plongée dans la pénombre, La Divine se découvre sans fard à la caméra dans une totale disposition d'esprit. A 44 ans, Greta Garbo possède une présence puissante, même si les traits se sont durcis en raison d'un mode de vie qui mélange une rigueur diététique imposée par son ami Gayelord Hauser aux excès de l'alcool et du tabac dont la star est coutumière. Mais la production italienne rassurée par ces essais, affiche sa satisfaction d'être celle qui fait revenir Garbo au cinéma. Sauf qu'à Rome tout se détraque, notamment à cause des paparazzis qui assiègent l'hôtel où séjourne la star en attendant le début des prises de vue. Sauf que la MGM, l'ancien employeur de Greta Garbo, a réquisitionné tous les studios de Cinecitta pour le tournage du péplum Quo Vadis qui s'éternise jour après jour. Au bout de plusieurs semaines d'immobilisme, les producteurs du film préfèrent renoncer, leur budget ne tenant plus qu'à un fil face à une star au bord de la crise de nerfs. Greta Garbo, s'estime humiliée d'avoir été traitée de la sorte, elle qui avait toujours su imposer ses exigences à Hollywood. Il ne reste donc que les images de ces trois séances d'essai devenues les dernières apparitions devant une caméra d'une actrice qui va s'évanouir à jamais dans l'absence. Des images muettes qui suscitent forcément des regrets en imaginant la seconde carrière qui s'ouvrait à elle. Mais ses essais d'un projet inabouti possèdent également une forme de magie romanesque, celle d'un éternel retour qui n'aura jamais lieu.... Une interrogation qui lui aussi renforce le mythe Garbo qui a toujours dépassé le fétichisme cinéphile pour tenir du sacré. Federico Fellini le définira avec acuité : « Greta Garbo fut la fondatrice d'un ordre religieux appelé cinéma. »

 

 

Greta Garbo poursuivie pendant un demi-siècle par les paparazzis, avait pris l'habitude de masquer son visage dès qu'elle sortait

Greta Garbo poursuivie pendant un demi-siècle par les paparazzis, avait pris l'habitude de masquer son visage dès qu'elle sortait

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