Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Philippe LENOIR

La Porte du Paradis, le chef d’œuvre maudit de Michaël Cimino célèbre ses 40 ans

L'histoire du cinéma regorge de films incompris qui furent réhabilités bien des années après leur échec initial. Mais celui-ci porte en lui une mythologie à part, car au-delà d'une incompréhension artistique, La Porte du Paradis (Heaven's Gate) fut marqué au fer rouge de l'infamie pour avoir mis en faillite en 1980 le prestigieux studio United Artists, créé par Charlie Chaplin, DW Griffith, Mary Pickford et Douglas Fairbanks à la fin des années 20. Quarante ans plus tard, on sait que le déclin de la firme fut bien plus complexe, lié notamment à la dissension de ses cadres dirigeants dont certains vont quitter le navire pour créer Orion Pictures. De même, on prête au film d'avoir achevé ce qu'on appela Le Nouvel Hollywood, cette parenthèse qui démarra à la fin des années 60 pendant laquelle une génération de réalisateurs prit les commandes au détriment des pontes des studios. Là encore, c'est oublié que d'autres films comme New York, New York de Martin Scorsese, Le Convoi de La Peur (Sorcerer) de William Friedkin ou 1941 de Steven Spielberg furent, peu avant, des échecs commerciaux et des gouffres financiers de grande ampleur. Mais c'est bien La Porte du Paradis qui fut accusé de tous les maux des dérives du Nouvel Hollywood et encore plus son réalisateur Michaël Cimino. Celui-ci ne pourra d'ailleurs pas compter sur le soutien de ses collègues, notamment Martin Scorsese et Francis Ford Coppola qui l'accusèrent pour ainsi dire d'être un mégalomane inconscient sous l'emprise de la drogue. Des critiques qui peuvent faire sourire quand on sait que Martin Scorsese était défoncé à la cocaïne quand il réalisa New York New York et que Francis Ford Coppola témoigna de sa dérive psychologique lors du tournage d'Apocalypse Now. Bref, si Le Nouvel Hollywood fut une période de création intense qui mit, de manière unique dans l'histoire du cinéma américain, le réalisateur au cœur du processus artistique, la reprise en main par les producteurs semblait inévitable d'autant que le public d'évidence, cherchait une nouvelle offre de films qui s'éloignait des préoccupations artistiques des cinéastes. Le plus clairvoyant de la bande fut George Lucas, suivi de Steven Spielberg, en inventant le concept du blockbuster... Certains vont trouver une voie médiane comme Martin Scorsese, Brian de Palma ou Sidney Pollack.

 

Le triomphe de Voyage au Bout de l'Enfer

Et puis, il y eu le bouc émissaire bien pratique, celui que presque tout le monde était prêt à maudire, Michaël Cimino. Il faut bien avouer que celui-ci mit du sien pour se faire détester de tous. Tout d'abord, de tous les grands réalisateurs de cette époque, il est l'un des seuls à n'avoir jamais fait d'école de cinéma et encore plus à n'avoir rien à faire des utopies du Nouvel Hollywood. D'ailleurs, il rentre dans le métier grâce à Clint Eastwood en signant le scénario de Magnum Force, second épisode de la franchise Dirty Harry. Au début des seventies, Clint Eastwood symbolise rien d'autre que tout ce qu'exècre le Nouvel Hollywood. Néanmoins, l'acteur réac repère le talent de Cimino, ce qui l'incitera à produire et à jouer en 1974 dans son premier film Le Canardeur (Thunderbold and Lighfoot), un road-movie déjà très singulier. Un témoignage d'estime quand on sait que Clint Eastwood ne tourna quasiment pas pour de grands réalisateurs, à l'exception notable de Sergio Leone et Don Siegel. Car, c'est une évidence, Michaël Cimino est un véritable auteur, mais encore plus un artiste qui compte interroger l'histoire américaine en détricotant ses mythes. Cela va le conduire à réaliser coup sur coup deux chefs-d’œuvre, deux des plus beaux films de l'histoire du cinéma américain. Le premier Voyage au Bout de l'Enfer (The Deer Hunter), est une chronique poignante sur la désintégration d'une communauté ouvrière de Pennsylvanie dont trois de ses enfants vont se consumer dans la folie guerrière du Vietnam. On y découvre déjà toute la complexité du cinéma de Michaël Cimino qui donne à voir la plus belle séquence de mariage réalisée au cinéma, une élégiaque partie de chasse comme un dernier répit et d'insoutenables parties de roulette russe entrées dans la légende. Déjà Cimino témoigne de son obsession du détail, réclamant l'ajout de feuilles mortes pour donner une atmosphère automnale aux séquences finales du film. Une œuvre à ellipses d'une ambition folle qui va connaître dès sa sortie en 1978, un succès critique et public couronné par les Oscars du meilleur film et du meilleur réalisateur. Forcément, après un tel triomphe, Michaël Cimino est considéré comme le Wonder Boy d'Hollywood à qui on donne carte blanche pour son film suivant. Avec un peu de précipitation, il se lance, quelques semaines après les Oscars dans la production de La Porte du Paradis, une histoire qui lui tient à cœur depuis son arrivée à Hollywood au début des années 70.

Sur le papier, il s'agit d'un western qui raconte un épisode méconnu de l'histoire de la Conquête de l'Ouest : celle du massacre par les riches éleveurs du Wyoming d'immigrés d'Europe centrale venus s'installer pour y cultiver la terre. Ce n'est pas la première fois que le conflit au XIXe siècle entre éleveurs et cultivateurs est évoqué au cinéma, mais jamais avec une telle volonté de sacrifier les mythes fondateurs des États-Unis fabriqués en grande partie à Hollywood par le biais du western. Au démarrage, le budget du film est fixé à 12 millions de dollars, mais avec un codicille dément dans le contrat qui lie Michaël Cimino et United Artists. Celui-ci peut dépasser le budget sans qu'aucune pénalité puisse lui être infligée a posteriori. Le réalisateur possédé par une ambition démesurée veut ce qu'il y a de mieux, notamment de tourner l'essentiel du film dans le Montana et la fameuse scène d'ouverture à Oxford en Angleterre plus esthétique que l'université d'Harvard où l'action se situe. Seul souci dans le Montana, c'est qu'il faut transporter au quotidien toute une équipe de tournage dont un millier de figurants certains jours, dans des dizaines de bus, là où Cimino a décidé de construire les décors de son film au cœur des Rocheuses Des décors qu'il fera détruire et reconstruire estimant que l'intervalle entre chaque maison n'est pas le bon. Pour le rôle féminin principal, il opte tout seul pour Isabelle Huppert qu'il a découvert par hasard un soir dans un cinéma d'art et essai de New York qui projette Violette Nozière de Claude Chabrol. Les producteurs tenteront de s'opposer au choix de l'actrice française, une totale inconnue aux USA et qui, disons-le, ne correspond pas au glamour d'une star hollywoodienne. Mais Michaël Cimino impose Isabelle Huppert dans le personnage de la prostituée Ella.. Mais plus que le casting et les problèmes de logistique au Montana, le réalisateur accumule les retards, ne tournant jamais plus de deux minutes utiles par jour, capable d'attendre la bonne lumière pendant des heures avant de filmer ou encore de réclamer jusqu'à cinquante prises pour la moindre scène. Son souci du détail l'amène même à dépasser les bornes, notamment en sacrifiant des animaux par souci de réalisme. C'est d'ailleurs depuis ce film qu'il existe une législation assurant le meilleur traitement possible pour les animaux au cinéma. Le plateau fermé à la presse suscite les plus folles rumeurs, notamment que le réalisateur a exigé qu'on repeigne une prairie à la peinture verte afin qu'elle conserve la même couleur au fil des mois. En fait, on lui accordera un système d'arrosage pour atténuer les effets de la sécheresse estivale sur le site principal du champ de bataille.

Budget explosé, trois montages successifs, campagne de presse virulente

Car le film qui devait se réaliser au printemps en deux mois, se tourne finalement en huit mois, explosant son coût à 44 millions de dollars, ce qui en fait en 1979 le film le plus cher de l'histoire. Mais la rocambolesque aventure de La Porte du Paradis est loin d'être achevée à la conclusion du tournage à l'automne 1979. Car Michaël Cimino se retrouve à devoir monter ce qui représente 220 heures de pellicule pour en faire un film de durée raisonnable. Pendant plus de six mois, le réalisateur s'enferme jour et nuit en salle de montage et présente aux producteurs de United Artists au mois de juin 1980 une première version qui dure 5 heures et 25 minutes. On raconte que la bataille finale dure à elle seule le temps d'un film normal. Au bord de l'apoplexie, les dirigeants du studio se décident enfin à taper du poing sur la table et réclament deux heures de coupe pour sortir le film à l'automne 1980 afin qu'il puisse concourir aux Oscars. Cimino se dit que l'affaire commence à sentir le roussi et obéit enfin aux injonctions de ses patrons. A la mi-novembre 1980, le film d'une durée de 3 heures et 30 minutes est enfin présenté à la presse et c'est peu dire que les critiques vont se faire Michaël Cimino qui ne leur a jamais témoigné autre chose que son mépris. Les plus influentes plumes du pays évoquent un film catastrophique, une honte pour le cinéma... Une campagne de presse d'une virulence jamais vue qui va condamner le film à jamais aux USA. Quelques jours plus tard, le film entre en exploitation pendant une semaine, puis est retiré de l'affiche par United Artists en raison d'une fréquentation en berne. La panique s'installe au sein du studio hollywoodien qui sait que son avenir est sur la sellette. Michaël Cimino qui sent le vent du boulet propose de remonter le film sur 2 heures et 30 minutes avec l'ajout d'une voix off et des flash-back pour éclaircir un récit jugé confus. C'est cette version qui sera sélectionnée au festival de Cannes 1981 sans rien n'obtenir au palmarès. Une seconde sortie est organisée après Cannes, mais sans plus de succès qu'à l'automne 80. Au bout du compte, avec des recettes estimées à quatre millions de dollars, La Porte du Paradis est bien une catastrophe économique comme Hollywood n'en avait pas connu depuis Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz en 1963. Mais sur le plan artistique, une autre histoire va progressivement se mettre en place pour réhabiliter le film maudit de Michaël Cimino. Il faudra quand même attendre trente ans afin de voir La Porte du Paradis dans sa version initiale de 1980 et comprendre à quel point le film est un chef d’œuvre incomparable. La version tronquée avec voix-off et flash-back donnait curieusement un film totalement abscons et d'un ennui vertigineux alors que le film dans sa version originale porte un récit lumineux d'une beauté magistrale, mêlant l'épique et l'intime, la violence et la douceur, le réalisme et la poésie. Une épure de cinéma qui fait de Michaël Cimino l'héritier de John Ford, de Sam Peckinpah, d'Akira Kurosawa et de Luchino Visconti...

 

La réhabilitation d'un monument du cinéma mondial

Une pure merveille sur la folie de l'humanité, symbolisée par la forme du cercle qui tourne sur lui-même, du ballet majestueux en plein air à Harvard jusqu'à la bataille équestre finale sans oublier le sublime bal sur patins à roulettes dans cette salle qui s'appelle La Porte du Paradis. Kris Kristofferson en shérif mélancolique et désabusé y trouve le plus beau rôle de sa carrière mouvementée, opposé à Christopher Walken en mercenaire mutique et romantique. Quant à Isabelle Huppert, on comprends mieux pourquoi elle porte le rôle d'Ella dans son cœur. Car c'est bel et bien l'un des plus beaux personnages de sa fulgurante filmographie. Sous la photographie du grand chef opérateur Vilmos Zsigmond, l'actrice française irradie de vitalité, de sensualité, de combativité, de beauté alors qu'elle était la principale sacrifiée de la version remontée dans la précipitation... Tout le film exulte d'une esthétique époustouflante, d'un équilibre parfait, d'une mise en scène inspirée, d'un récit foisonnant confrontant le réalisme et l'onirisme à un degré incomparable. Comme si ce film à la réputation cauchemardesque, était en fait l'un des plus beaux rêves de l'histoire du cinéma. Une tentative unique de repousser les limites d'un art qui fonctionne comme une industrie. Avec une mise en danger de toute une économie qui démontre qu'une telle démesure doit rester une exception. La critique américaine aveuglée par ses sentiments envers Michaël Cimino, peut s'en vouloir d'avoir descendu en flammes un film d'une telle ampleur artistique. On peut moins faire un tel reproche aux spectateurs américains qui n'ont pas voulu voir que leur pays de liberté fut aussi celui de la violence la plus grégaire. L'Amérique venait de se choisir Ronald Reagan comme président qui promettait le retour du pays au premier rang. La contre-culture des seventies qui avait propulsé Le Nouvel Hollywood au firmament, n'avait plus l'écoute du peuple. On a beaucoup dit que l'échec du film avait brisé la carrière de Michaël Cimino. Ce qui n'est pas totalement vrai puisqu'il tournera cinq ans plus tard L'Année du Dragon, son dernier chef d’œuvre qui referma avec brio sa puissante trilogie sur l'identité américaine. C'est plutôt Le Sicilien en 1987, échec commercial et artistique qui signa son inexorable déclin. Décédé à l'âge de 77 ans en 2016, le réalisateur aura connu, comme une revanche, la réhabilitation de son chef d’œuvre maudit en recevant des ovations de spectateurs conquis lors de la ressortie de La Porte du Paradis, restaurée dans sa version définitive en 2012. Le jeune homme poupin était devenu un personnage excentrique, transformé par la chirurgie esthétique, affublé d'un chapeau texan et de lunettes de soleil. L'Europe en fit un génie incompris tandis que l'Amérique continua de le prendre pour un dingue. Au bout du compte, Michael Cimino était devenu ce qu'il voulait être : une légende romanesque dont Hollywood pourrait bien s'emparer un jour pour façonner un de ces biopics dont les studios raffolent.... A gros budget forcément !

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article