Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Philippe LENOIR

Luis Buñuel : les fétiches d'un cinéaste hors normes

La Cinémathèque Française propose une rétrospective d'un mois consacré à Luis Buñuel, l'un des cinéastes les plus importants du XXe siècle, réputé pour des films marqués par l'envie de provoquer ses contemporains. Son œuvre qui s'étend sur plus de quarante ans, se révèle encore aujourd'hui foisonnante et dérangeante, marquée par l'influence du surréalisme, mais plus encore par le catholicisme et le fétichisme. Né en Navarre à la fin du XIXe siècle, dans une famille bourgeoise et catholique, il n'aura de cesse de mettre en coupe réglée son milieu d'origine et son éducation religieuse en dévoilant ses secrets, ses hypocrisies, ses vices, ses frustrations, ses faiblesses et ses fantasmes. Un iconoclaste qui brise les totems, un inclassable qui fuit l'ordre établi, un intellectuel qui se veut populaire, un avant-gardiste qui s'impose en classique... Luis Buñuel, qui a tant incarné l'Espagne, n'a que très peu tourné dans son pays, trouvant son El Dorado au Mexique, puis une terre d'accueil en France. Comme son seul fil conducteur sera la liberté, il combattra toute sa vie les démons du franquisme dans lequel l'Espagne s'est enferré à son plus grand désarroi. Dans sa jeunesse, il sera nourri par une religiosité qui développera son goût de l'érotisme, des fantômes, des rêves, des morts... Étudiant à Madrid, ses rencontres avec le peintre Salvador Dali et le poète Federico Garcia Lorca seront déterminantes dans sa destinée d'artiste prêt à en découdre avec l'autorité en produisant des films qui transpirent l'esprit de révolte, mais aussi la volonté d'exprimer ses désirs, d'assumer ses fantasmes.... Mais c'est à Paris que le jeune Buñuel fera son premier coup d'éclat en 1929 alors qu'il fréquente les mouvements surréalistes avec son ami Salvador Dali. Encouragé par Man Ray, il réalise un premier court-métrage Le Chien Andalou qui, encore aujourd'hui conserve sa sulfureuse réputation par une seule séquence, celle de l’œil tranché d'une femme avec un rasoir. Cette scène inaugurale catégorise Buñuel dans l'avant-garde d'autant qu'il récidive avec L'Âge d'Or, manifeste révolutionnaire et anticlérical qui cite Les 120 jours de Sodome du Marquis de Sade et met en scène le Christ sortant d'une orgie.

Un Chien Andalou

Un Chien Andalou

Buñuel le Mexicain

Si ces deux courts-métrages écrits avec Dali accroissent la notoriété du jeune Buñuel, ils ne lui servent pas à développer sa vocation. Censuré en France, le jeune cinéaste qui voit monter les nationalismes, notamment en Allemagne en Italie et en Espagne, décident de partir en Amérique, tout d'abord aux États-Unis. Mais le cinéma hollywoodien florissant ne lui convient pas, tant par ses schémas narratifs conventionnels que par la discipline des studios. De plus, ses engagements communistes ne lui laissent guère de chance de rayonner longtemps. C'est donc au Mexique qu'il jette son dévolu dans un pays hispanophone où une véritable industrie du cinéma prospère dans l'ombre du voisin américain. Luis Buñuel est convaincu qu'il possède le talent pour y faire sa place. Ce sera bien plus compliqué qu'il l'imagina. Buñuel en y tournant beaucoup, donnera au final une œuvre étonnante et inégale, où se mélangent des adaptations littéraire comme Les Hauts de Hurlevent, des films d'aventures, des comédies, des drames psychologiques... Néanmoins, Los Olvidados, drame réaliste sur les jeunes damnés de Mexico, le remet sur les rails du cinéma d'auteur international, notamment en France où le film reçoit le Prix de la Mise en Scène au festival de Cannes. Mais c'est bien à partir des années 60 que Luis Buñuel livrera ses meilleurs films, partagé entre la France, le Mexique et son Espagne natal. Il lui faudra donc attendre d'avoir 60 ans pour tourner son premier film espagnol alors que le pays est sous la coupe du régime martial du Général Franco. Mais même à 60 ans, Buñuel n'a rien perdu de sa farouche indépendance et livre un film d'une audace folle dans ce pays dirigé par le clergé catholique et les militaires.

Luis Bunuel

Luis Bunuel

Le scandale et la consécration

ll s'agit de Viridiana qui obtient la Palme d'Or à Cannes, mais suscite un scandale international, jugé blasphématoire par le Vatican et interdit en Espagne. Le régime est d'autant plus vexé qu'il avait lâché les capitaux pour produire un film de prestige sans capter que celui-ci propageait un message contraire aux valeurs catholiques et franquistes. Le film ne sera visible en Espagne qu'en 1977, soit deux ans après la disparition du Caudillo. Néanmoins en 1970, Luis Buñuel tournera un second et ultime film en Espagne, Tristana. Encore un sujet sulfureux, encore un chef d’œuvre, mais qui ne provoquera pas le même émoi courroucé des autorités. C'est sans doute lié à l'époque qui, baignée dans la contre-culture, voit le cinéma mondial faire sa révolutions esthétique. Mais c'est aussi lié à la reconnaissance de Luis Buñuel comme un artiste majeur de son temps qui a enchaîné ses grands classiques comme L'Ange Exterminateur et Belle de Jour, son plus gros succès commercial. Néanmoins, sa relation à l'Espagne sera jusqu'au bout difficile. Ses trois derniers films seront d'ailleurs tournés en France, sorte de trilogie hexagonale des perversions et hypocrisies de la bourgeoisie catholique. Là encore, le vieux Buñuel reste habité par sa turbulence, même si son goût du fétichisme s'accordait mieux aux interdits des sixties. Mais à l'heure de la retraite, alors que l'Espagne goûte aux joies de la démocratie à travers la Movida menée au cinéma par Pedro Almodovar, Luis Buñuel retourne vivre au Mexique dont il a obtenu la nationalité dans les années 50. Il meurt en 1983 à Mexico couvert d'honneurs dont une Palme d'Or, un Lion d'Or et un Oscar, mais en exil d'un pays qui a façonné sa révolté d'écorché vif. Pourtant, dans ses Mémoires, il témoignera d'une sorte de nostalgie de l'Espagne de son enfance, ce pays qui n'était pas, selon lui, sorti du Moyen-Age. Comme s'il lui témoignait sa reconnaissance, celle d'avoir fait de lui un exilé permanent, un indompté épris de liberté et de poésie pour la vie !

Rétrospective Luis Buñuel à la cinémathèque française. Jusqu'au 1er novembre 2020. 51 rue de Bercy à Paris. Tél : 01.71.19.33.33. www.cinematheque.fr.

Nos cinq films pour découvrir Luis Buñuel

Los Olvidados

1950

Los Olvidados, une plongée dans la misère mexicaine

Los Olvidados, une plongée dans la misère mexicaine

C'est le premier long-métrage important dans l’œuvre du cinéaste espagnol. Installé au Mexique, Luis Buñuel s'accommode plutôt bien des exigences de la production mexicaine. Il fait notamment preuve d'un grand pragmatisme, ce qui lui permet de respecter les budgets et de livrer les films demandés par ceux qui les financent. Néanmoins, il possède toujours en lui l'ambition d'être un cinéaste qui compte. Lui, l'apôtre du surréalisme des années 30 est manifestement influencé par le néo-réalisme italien en mettant en scène ce film qui suit le parcours de deux adolescents des quartiers pauvres de Mexico, des délinquants soumis au manque d'affection maternelle, à la misère, à la violence, à la tentation... Le film possède de vrais vertus documentaires, à tel point que le gouvernement s'offusquera d'une vision trop négative du Mexique. Mais c'est également un film où Buñuel renoue avec l'onirisme, un élément central de son œuvre. Un rêve qui souligne encore plus la réalité des protagonistes, une manière de dénoncer l'aberration de la condition des misérables...On repère également par petites touches les thèmes à venir du cinéaste, l'érotisme, le fétichisme et encore plus la religiosité. Mais si Buñuel ne condamne jamais ces gamins grandis trop vite, il n'hésite jamais à décrire leurs capacités d'abjection. Contre toute attente, ce petit film reçoit un écho international grâce à l'appui d'Octavio Paz, poète mexicain, mais aussi diplomate à Paris, qui convainc le festival de Cannes de le sélectionner. Lauréat du Prix de la Mise en Scène, Luis Buñuel ouvre sa véritable carrière de cinéaste universel à cinquante ans.

Viridiana

1961

Viridiana interprété par l'actrice mexicaine Sylvia Pinal

Viridiana interprété par l'actrice mexicaine Sylvia Pinal

C'est sans aucun doute le film charnière dans la carrière du cinéaste. Alors qu'il est devenu un artiste prospère au Mexique où il tourne des films variés qui attirent des vedettes françaises comme Simone Signoret ou Gérard Philipe, l'Espagne de Franco lui propose de venir tourner son premier long métrage dans son pays natal. La tentation sera la plus forte, mais contre toute attente, Luis Buñuel va, avec Viridiana, faire exploser toutes les conventions et bâtir une œuvre aussi jouissive que cruelle, un véritable jeu de massacre sur la nature humaine. A se demander encore comment les producteurs espagnols n'ont pas saisi la charge incendiaire du film, d'autant qu'il n'y a pas de métaphores oniriques pour masquer le propos. Viridiana est une jeune femme pieuse qui veut entrer au couvent. Mais son oncle qui voit en elle sa défunte femme, la désire au point de vouloir en faire sa femme. Torturé par le péché, il finira par mettre fin à son amour incestueux en se suicidant. Héritière de l'oncle libidineux, Viridiania renonce à devenir nonne, mais veut servir Dieu à sa manière en accueillant les miséreux sur le vaste domaine dont elle est désormais propriétaire. La jeune vierge à la beauté diaphane qui croit à la bonté chrétienne, déclenche les pires bassesses humaines, devenant à son corps défendant, un objet érotique et fétichiste, mais aussi le symbole du pouvoir dominant. Les miséreux accueillis lui feront payer son sens de la charité en massacrant la maison, n'hésitant pas à reconstituer le dernier repas du Christ dans une ripaille païenne qui fera tousser le Vatican. En conclusion du film, Luis Buñuel suggère que la belle Viridiana s'installe dans un ménage à trois en toute harmonie. Palme d'Or à Cannes, le film est vraiment le premier chef d’œuvre de son auteur.

L'ange Exterminateur

1962

Une fable cruelle sur la condtion humaine

Une fable cruelle sur la condtion humaine

Suite au scandale de Viridiania, Luis Buñuel retourne au Mexique, pays dont il a acquis la nationalité. Il s'engage dans ce film qui s'apparente à un conte fantastique, ce qui permet au cinéaste d'exercer son sens de l'absurde, de l'onirisme et de la psychanalyse. Il s'agit d'un huis clos où les invités d'un dîner mondain se retrouvent, pour une raison inexplicable, dans l'incapacité de partir. Seuls les domestiques ont pu s'échapper à temps sans qu'eux-mêmes comprennent pourquoi... Pendant quatre jours, les convives privés de confort, d'hygiène et de sommeil vont évoluer de manière dégradante pour survivre à cet enfermement ni volontaire, ni imposé. Le cinéaste s'amuse à décrire ce monde bourgeois qui passe des conversations brillantes et creuses d'une réception mondaine aux pensées les plus sordides et viles pour sauver sa peau. Sous le vernis des conventions et de l'éducation, la crasse surgit dès que ce petit monde s'écroule. C'est un jeu de massacre où d'évidence Buñuel livre sa vision marxiste du monde. La classe dominante perd tous ses repères dès qu'elle n'a plus prise sur ceux qu'elle asservit. C'est aussi une manière pour lui d'appeler à vivre sans se soucier des conventions sociales. Dans le fond, personne ne quitte cette foutue réception, tout simplement parce qu'il n'ose pas le faire. Dans ce film tourné dans un somptueux noir et blanc, Luis Buñuel démontre à quel point sa mise en scène sert à merveille son propos aux frontières du surréalisme. L'irruption d'animaux, la répétition de certaines scènes, l'humour macabre, le sens du religieux se confrontent pour donner au film la force de la fable sous la forme de la farce. A chacun de lire le film à sa guise selon ses propres convictions. Manifeste de l'absurde à la Beckett, le film n'offre aucune vérité, même si l'on comprend que les captifs vont se libérer en reproduisant ce qu'ils faisaient en arrivant dans cette réception. Comme s'ils étaient obligés de tourner en rond pour être eux-mêmes. Ils se retrouveront tous dans une église à expier leurs fautes sans imaginer que le processus d'enfermement qu'ils viennent de subir, est déjà prêt à redémarrer. Un film majeur sur un thème qui reviendra en force dans ses derniers films tournés en France, notamment Le Charme Discret de La bourgeoisie. Mais sans le mordant si sauvage de cet ange vraiment exterminateur !

Belle de Jour

1967

Catherine Deneuve dans son rôle iconique

Catherine Deneuve dans son rôle iconique

C'est le film le plus célèbre de Luis Buñuel, son plus gros succès commercial et l'objet d'un culte fervent auprès des admirateurs de Catherine Deneuve. Car l'actrice reste à jamais liée à ce rôle de Séverine, jeune bourgeoise qui va assouvir ses fantasmes sado-masochistes en se prostituant l'après-midi dans une maison close d'un quartier chic de Paris. Adapté d'un roman de Joseph Kessel, le film possède toujours un charme vénéneux par son fétichisme assumé, mais aussi par sa capacité à rendre le sexe joyeux et décomplexé dans les séquences où Séverine découvre les rites de ses clients. Sur le plan formel, le film conserve une folle modernité avec une esthétique nouvelle pour le cinéaste. On y perçoit son admiration pour Alfred Hitchcock avec des références à Vertigo comme à Psychose, ce qui étonne de prime abord. Le film possède aussi un humour dévastateur comme cette réplique où Michel Piccoli en dandy sadien dit qu'il aime sa femme en louant le fait que sa peau cicatrise si bien. Il va même très loin dans le fétichisme sexuel, notamment quand Belle de Jour accepte les fantasmes nécrophiles d'un châtelain lugubre. Le film ne décroche jamais de son propos, celui d'une femme qui assume ses fantasmes en les partageant avec des hommes qu'elle n'aurait jamais rencontré dans le destin tout tracé qui l'attendait. Le film est également un portrait de son actrice principale qui va, avec ce film, changer de dimension. Deneuve fouettée, le visage salie par la boue, Deneuve en gravure de mode dans ses tenues Saint-Laurent, Deneuve prise de fou rire en lingerie vont imprimer la conscience des cinéphiles du monde entier. D'un film de commande, le cinéaste espagnol réalise un film qui entre dans l'histoire du cinéma. Belle de Jour reste un film à la hauteur de sa réputation, celle d'un pur chef d’œuvre.

Tristana

1970

Tristana, l'un des rôles préférés de Catherine Deneuve

Tristana, l'un des rôles préférés de Catherine Deneuve

Luis Buñuel revient en Espagne, dix ans après le scandale de Viridiana, encore pour y adapter un roman de l'auteur espagnol Benito Perez-Galdos. Le film se déroule à Tolède, une ville qu'il fréquenta dans sa jeunesse avec le poète Federico Garcia Lorca. Et il retrouve Catherine Deneuve, sa Belle de Jour et Fernando Rey qui jouait déjà dans Viridiana. C'est l'un des films les plus secrets de son auteur, l'un des plus personnels... L'histoire raconte la confrontation entre une jeune femme timide et son tuteur, un bourgeois aux idées humanistes. Celui-ci va profiter de son autorité pour faire de Tristana sa maîtresse. Le tuteur va tenter d'enfermer sa jeune amante dans une vie monotone où seule la messe permet de s'évader. C'est donc un film sombre, voire terne qui se déroule dans une cité de Tolède lugubre. Une chronique acerbe de la vie provinciale où les secrets les plus sordides se dissimulent derrière les façades des demeures bourgeoises. Tandis que le tuteur vieillit, sa protégée s'émancipe, mais la fatalité va s'en mêler par le biais d'une tumeur à la jambe. Munie d'une prothèse, celle qui était une jeune fille idéaliste va se transformer en femme fatale, perverse, jouant de son infirmité comme d'un fétiche érotique. Catherine Deneuve, rousse dans ce film, a souvent confié que Tristana était l'un de ses rôles préférés. On doit bien lui accorder qu'elle est vraiment impressionnante dans un rôle où elle évolue de la jeune fille naïve à la femme manipulatrice. La scène où elle exhibe son corps mutilé à un simple d'esprit à son balcon est l'une des plus fortes de sa carrière. Rarement on aura perçu autant de dureté dans son regard que dans ce rôle. C'est aussi pour Buñuel l'occasion de dire quelques vérités lucides sur la vieillesse à travers le personnage de Fernando Rey. Un film âpre et pessimiste, voire morbide, où le vieux cinéaste fait peu appel aux provocations qui ont forgé sa réputation. Un film qui ressemble à l'Espagne de sa jeunesse, sorte de parenthèse introspective, presque testamentaire, avant de renouer avec les turbulences de ses trois derniers films français.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article