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Publié par Philippe LENOIR

Juliette Gréco : quand la vie se transforme en existence

Juliette Gréco, un nom d'un romanesque fou qui semble avoir été inventé par l'un des nombreux poètes avec qui elle faisait la nouba dans les caves de Saint-Germain-des-Prés au sortir de la guerre. Mais c'était bien son vrai nom, ce qu'elle revendiquait avec force malgré le fait que son origine fut le fruit d'un souvenir douloureux. Le père, Gérard Gréco, commissaire de police d'origine corse quitta le foyer peu après sa naissance ne lui laissant que son nom en souvenir. La mère issue de la bourgeoisie bordelaise, donna à sa seconde fille son propre prénom, Juliette. Une mère sans affection pour sa cadette, trop occupée à se fabriquer un destin d'héroïne en participant activement à un réseau de Résistance en Aquitaine avec son aînée Charlotte. Leur principale mission fut d'aider des Juifs à quitter la France en passant par l'Espagne. La mère et ses deux filles sont obligées de fuir Bergerac, mais finiront par se faire arrêter par la Gestapo à Paris. La jeune Juliette, après un séjour de trois semaines en prison sera relâchée en raison de son jeune âge, tandis que la mère et la fille seront déportées au camp de Ravensbruck. L'adolescente, livrée à elle-même à Paris, trouvera refuge chez la comédienne Hélène Duc, une amie de sa mère, qui habite près de la place Saint-Sulpice. A la fin de la guerre, elle retrouvera sa mère et sa sœur à l'hôtel Lutétia, l'unique palace de la Rive-Gauche, transformé en lieu de transit pour les rescapés des camps de retour d'Allemagne. Les retrouvailles sont glaciales.

Juliette Gréco photographié par Robert Doisneau

Juliette Gréco photographié par Robert Doisneau

Gréco, une légende qui démarre par une photo

Juliette Gréco sait désormais qu'elle doit se construire une famille ailleurs. Un ailleurs où elle vit déjà, là où elle traîne son ennui : Saint-Germain-des-Prés. Voilà comment au sortir de la guerre, la jeune Juliette, beau brin de fille sauvage et timide, rêvant de devenir actrice, devient une figure du mythique quartier de la Rive-Gauche. Saint-Germain-des-Prés devient le rendez-vous de la bohème internationale, succédant au Montparnasse des Années Folles. La faune artistique et intellectuelle adopte la jolie brune qui s'habille comme un garçon, faute de pouvoir s'acheter de jolies robes. On l'appelle le plus souvent Gréco, notamment Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Maurice Merleau-Ponty, Boris Vian, Marguerite Duras qui l'invitent à leurs tables au Flore, aux Deux-Magots ou dans les cabarets comme Le Tabou ou Le Vieux-Colombier. A Saint-Germain, les intellectuels refont le monde, les musiciens américains font danser la jeunesse sur les rythmes de jazz, les jeunes chanteurs investissent les scènes pour exprimer leurs idéaux... Cette effervescence forge en quelques mois la réputation internationale de Saint-Germain, notamment par le témoignage des photographes qui comprennent que c'est l'endroit du monde où il faut être. Robert Doisneau qui a repéré Juliette Gréco, la jolie môme sans le sou, la prend ainsi en photo caressant un chien devant l'église de Saint-Germain, un cliché qui fera le tour du monde. D'autres photos vont suivre, assurant une réputation d'égérie de Saint-Germain à la Gréco qui n'a qu'un seul talent : être là ! Sans le savoir, elle va symboliser la jeune Parisienne moderne qui participe à la renaissance de la capitale après les années sombres de l'Occupation. Une sorte de it-girl de Saint-Germain !

La muse des Existentialistes

De cette notoriété va naître cette carrière de chanteuse que va susciter Jean-Paul Sartre en lui écrivant La Rue des Blancs Manteaux, une chanson mise en musique par Joseph Kosma. En quelques mois, Juliette Gréco monte un répertoire qui semble hallucinant aujourd'hui avec des textes de Jacques Prévert, de Raymond Queneau, de Robert Desnos, de Pierre Mac Orlan et s'invente sans le vouloir vraiment une réputation de muse des Existentialistes. Surtout la jeune femme à la jeunesse désargentée par la guerre, s'offre un statut chic, intello et décalé qui ne la quittera jamais. Elle incarnera, notamment à l'étranger, l'archétype de la chanteuse française, à l'instar d’Édith Piaf qu'elle détestait ou de Barbara avec qui elle fut plus complice. Mais plus que les deux autres, Juliette Gréco symbolisa l'émancipation féminine des années 50, vivant une brève mais intense idylle avec le trompettiste Miles Davis, assumant son goût de la vitesse et de la fête avec Françoise Sagan, s'offrant quelques amours homosexuelles, renouvelant son répertoire auprès de talents en devenir comme Charles Aznavour, Guy Béart, Léo Ferré et Serge Gainsbourg.

Juliette Gréco et Mile Davis à Paris

Juliette Gréco et Mile Davis à Paris

Une réputation de femme si libre qu'elle suscita une émeute lors de sa première tournée sud-américaine, le public étant persuadé que la muse de Saint-Germain-Des-Prés chantait entièrement nue sur scène. Juliette Gréco en fait, s'est métamorphosée en pure icône de mode, adoptant la petite robe noire stricte sur scène, les cheveux de jais, l’œil de biche souligné au crayon et le teint diaphane. Elle se soumettra même à la chirurgie esthétique à plusieurs reprises, notamment pour raccourcir un nez qu'elle trouvait trop long. Si sur le plan musical, le style Gréco ne déroge pas vraiment à la tradition française, juste soutenue parfois par des arrangements jazzy. Mais son interprétation fascine par le respect qu'elle porte à la poésie des textes, la clarté de son phrasé, l'expressivité de sa voix placée au cordeau et sa gestuelle des mains aussi théâtrale que minimaliste. Assez loin dans le fond, des clichés de la chanson Rive Gauche qui aurait pu lui coller à la peau. Avec à la clef un répertoire comptant plus de 500 chansons dont quelques standards comme Si Tu T'Imagines, Il N'y A Plus d'Après, Les Feuilles Mortes, Jolie Môme, La Javanaise....

Du cinéma en demi-teinte jusqu'au triomphe de Belphégor

Seul accroc dans cette carrière de cul-bénit comme elle disait, le cinéma où elle enchaîna plusieurs dizaines de films sans qu'elle imprime durablement la pellicule. Curieusement, malgré son statut de figure de l'Existentialisme, la Nouvelle Vague qui hante Saint-Germain l'ignore totalement. En France, elle tourne avec Jean Cocteau, Jean-Pierre Melville et même Jean Renoir, mais celle qui magnétise tant le public sur scène devient assez transparente dans la fiction. Mais comme le destin de Juliette Gréco ne peut se contenter de peu, elle va nouer une relation amoureuse intense avec Darryl F. Zanuck, le puissant patron de la Twentieth Century Fox, le studio d'Hollywood qui a fabriqué le mythe Marylin Monroe. Une passion telle que le mogul veut faire de sa Juliette chérie, la nouvelle star de la Fox en l'imposant dans des films de John Huston, de Richard Fleischer avec comme partenaires Errol Flynn ou Orson Welles. Mais là encore, l'expérience n'est guère probante, même si Les Racines du Ciel de Huston, adapté du roman de Romain Gary est loin d'être un mauvais film. Juliette Gréco admettra volontiers qu'elle n'est pas faite pour jouer des personnages autre que celui qu'elle a créé en chantant. Elle se contentera très vite de jouer son propre rôle comme dans Bonjour Tristesse d'Otto Preminger ou La Nuit des Généraux d'Anatole Litvak. Néanmoins, contre toute attente, Juliette Gréco atteindra un sommet de popularité inédit dans sa carrière en étant la vedette de Belphégor, un feuilleton télévisé qui va passionner la France en 1965, une époque où il n'y a qu'une seule chaîne. Un véritable phénomène de société comme la télévision en plein essor pouvait en susciter, mais qui sera sans suite.

Gréco, le retour en légende rebelle

Juliette Gréco connaîtra d'ailleurs peu après une période de disgrâce, plus en France qu'à l'étranger. La révolution pop anglo-saxonne la ringardise nettement malgré le succès provoquant de Deshabillez-moi. Elle paye aussi son engagement à gauche auprès de François Mitterrand dans les campagnes présidentielles de 1974 et 1981. Son retour en grâce s'effectue progressivement à partir des années 90 où elle séduit une nouvelle génération d'artistes qui avait redécouvert Barbara dans les années 80. Juliette Gréco, grâce à son intemporalité, redevient moderne, d'autant qu'elle cultive à bon escient sa légende de femme rebelle et anticonformiste. Là où la pop music s'épuise dans la culture de masse, la chanteuse s'affirme en contrepoint, assumant son âge tout en jouant l'éternelle muse des poètes. Son répertoire s'enrichit donc de nouvelles plumes dont certaines savent capter l'essence même de Gréco comme Christophe Miossec, Bernard Lavilliers, Gérard Manset ou Benjamin Biolay.

Ravie, mais jamais tout à fait dupe, Juliette Gréco profite de ce regain d'intérêt pour enregistrer des albums à succès, mais aussi pour se produire sur scène comme une affamée dans des tournées aussi épuisantes que triomphales. La vieille dame indigne révèle au fil du temps des fragilités, obligée d'interrompre certains récitals jusqu'à faire un Accident Vasculaire Cérébral (AVC) en 2016 qui la contraint à se cloîtrer dans sa maison de Ramatuelle. A l'été 2020, à la surprise générale, elle donne sa dernière interview au magazine Télérama, évoque les décès récents de Laurence, sa fille unique et de son mari Gérard Jouannest qui l'accompagnait sur scène. Et avoue avoir encore peur d'une seule chose, la même peur depuis l'enfance : « ne pas être aimée ». Elle décède ce 23 septembre 2020, admirée et adulée dans le monde entier.

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