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Publié par Philippe LENOIR

Don Siegel à la Cinémathèque : l'autre mentor de Clint Eastwood

La Cinémathèque propose pour sa rentrée une rétrospective consacrée au cinéaste américain Don Siegel, surtout réputé pour avoir façonné la légende Clint Eastwood à travers cinq films dont le fameux L'Inspecteur Harry (Dirty Harry). Celui-ci lui rendit hommage en lui dédicaçant son dernier western Impitoyable (Unforgiven) en l'associant à son autre mentor, Sergio Leone. On pourrait penser que ce fut une aubaine pour Don Siegel dont la réputation n'a jamais atteint l'universalité de Clint Eastwood comme de Sergio Leone. Sans cette reconnaissance du grand Clint, Don Siegel n'aurait sans doute pas disposé d'une postérité aussi incontournable, encore moins d'une seconde rétrospective à la Cinémathèque après celle de 1996. Car Don Siegel est ce qu'on appelle un petit maître de l'industrie hollywoodienne qui bâtit une solide carrière en réalisant surtout des films de genre, du western au film de guerre, avec une prédilection pour le polar urbain violent et nihiliste qui émergea à partir des années 60. Mais sa trajectoire au sein du cinéma américain est d'autant plus passionnante qu'elle épouse à merveille l'évolution du système de production hollywoodienne dans lequel Don Siegel va exercer ses talents de technicien hors-pair, sachant se mettre au service des acteurs tout en fouillant des thèmes qui lui sont chers, notamment la déliquescence du rêve américain.

Don Siegel, franc-tireur au sein du système hollywoodien

Don Siegel, franc-tireur au sein du système hollywoodien

Ses maîtres, Raoul Walsh, Howard Hawks, Michaël Curtiz...

Don Siegel a la particularité d'avoir démarré à l'âge d'or des studios et de s'imposer à l'heure des pionniers du Nouvel Hollywood. Mais plus en spectateur qu'en acteur du changement, s'adaptant au mieux aux circonstances qui s'imposent à lui. Pas le genre à étaler ses états d'âme d'artiste à l'instar de Robert Aldrich, Sam Peckinpah ou Samuel Fuller à qui on le compare souvent dans les années 60. Dans ses glorieuses années 70 où il prend du galon en dirigeant Clint Eastwood, Siegel sera là encore singulier, peu en rapport avec les têtes de pont du Nouvel Hollywood . On peut même dire que le cinéaste a cultivé le paradoxe d'être un individualiste forcené comme un artisan discipliné tout au long de sa carrière. Une sorte de franc-tireur au sein du système qui lui a permis de réaliser de vrais pépites du cinéma de genre et même un peu plus... C'est sans doute ce tempérament qui a tant influencé Clint Eastwood dès que celui-ci passa à la mise en scène, reprenant souvent à son compte cette volonté de minimalisme et d'efficacité de son mentor. De même en imposant son statut d'artiste indépendant au sein d'un système hollywoodien dont il est encore aujourd'hui un rouage essentiel. Mais revenons à Don Siegel qui démarra sa carrière dès les années 30 au sein de la Warner et de la RKO où il côtoie quelques maîtres de l'âge d'or comme Howard Hawks, Raoul Walsh ou Michaël Curtiz. C'est ainsi qu'il apprend le métier sur le tas, s'imposant pour son sens du montage, sa rapidité d'exécution et surtout dans sa capacité à réaliser les films dans les temps et budgets imposés.

Des polars sombres, urbains, violents

Il possède en plus assez de souplesse pour se mettre au service des acteurs, ce qui lui permet de diriger des stars du calibre de Robert Mitchum, Henry Fonda, Steve McQueen, mais aussi des acteurs en devenir comme John Cassevetes ou des stars en quête de renouveau comme Mickey Rooney. Il sera même de service pour donner à Elvis Presley son seul vrai rôle dramatique dans le western Les Rôdeurs de la Plaine (Flaming Star). Dans cette première partie de carrière qui court dans les années 50 et 60, Siegel s'illustre surtout dans le film noir avec quelques œuvres remarquables où il impose un style marqué par un réalisme qui ouvre la voie à un cinéma plus violent, plus sombre.... On pense surtout à Face Au Crime (Crime In The Streets) décrivant sans concession la délinquance juvénile, L'ennemi Public (Baby Face Nelson) qui offre à Mickey Rooney un rôle de gangster psychopathe ou encore The LineUp avec un Elli Wallach survolté. Sans oublier A Bout Portant (The Killers) un remake en couleurs de Les Tueurs, le classique vénéneux de Robert Siodmak, avec cette fois-ci Lee Marvin et Angie Dickinson. On sent déjà dans cette œuvre au noir plutôt pessimiste cette veine du polar urbain qui va engendrer Dirty Harry. Mais son chef d’œuvre de l'époque est la seule incursion de sa filmographie dans le fantastique, une petite production indépendante qui va s'imposer en classique parano, le bien nommé L'invasion des Profanateurs de Sépultures (Invasion of the Body Snatchers) qui suscite encore une ferveur cinéphile intacte malgré les remakes à gros budgets de Philip Kaufman et Abel Ferrara.

La rencontre avec Clint Eastwood

Néanmoins, au fil des sixties, l'étoile de Don Siegel pâlit peu à peu et ne retrouvera son éclat qu'avec la rencontre avec Clint Eastwood de retour aux USA, auréolé par le succès mondial de la trilogie du dollar de Sergio Leone. Ça commence doucement avec l'anodin Un Shérif à New York (Coogan's Bluff) et le western au goût spaghetti Sierra Torride (Two Mules for Sister Sarah) pour déboucher sur le chef d’œuvre de leur collaboration, le vénéneux Les Proies (The Beguiled) et le classique Dirty Harry. Quatre films quasiment à la suite qui confortent le statut d'Eastwood au sommet du box-office, lui ouvre les portes de la réalisation, mais lui colle aussi une réputation d'affreux réac misogyne. Un cinquième film réunira les deux hommes en 1979, L’Évadé d'Alcatraz (Escape from Alcatraz), efficace film de prison qui démontre que le réalisateur n'a pas perdu la main. Pour compléter ce sommet de la filmographie de Don Siegel que constitue la construction d'une partie du mythe Eastwood, il faut ajouter deux autres films majeurs des seventies , le méconnu Tuez Charley Varrick devenu au fil du temps l’œuvre culte de Don Siegel avec Walter Matthau en braqueur de banque poursuivi par la mafia et le crépusculaire et bouleversant Le Dernier des Géants (The Shootist), dernier film de John Wayne. Dans ce film, le cinéaste affiche son ambition de mettre un couvercle sur le western avec le plus célèbre cow-boy d'Hollywood. C'était sans compter sur Clint Eastwood qui continuera d'explorer le genre jusqu'à en signer l'oraison en 1992 dans Unforgiven, en le dédiant à Don Siegel. Un hommage d'un maître à son propre maître.

Rétrospective Don Siegel à la Cinémathèque française, 5 rue de Bercy à Paris. Jusqu'au 12 octobre. cinematheque.fr
Clint Eastwood en visite sur le tournage du Dernier des Géants réalisé par Don Siegel avec John Wayne

Clint Eastwood en visite sur le tournage du Dernier des Géants réalisé par Don Siegel avec John Wayne

Nos cinq films incontournables de Don Siegel

L'invasion des profanateurs de sépultures (Invasion of the Body Snatchers) (1956)

Kevin McCarthy et Dana Wynter dans un classique de la science-fiction

Kevin McCarthy et Dana Wynter dans un classique de la science-fiction

C'est devenu l'un des grands classiques du cinéma de science-fiction des années 50, un genre qui gagna ses lettres de noblesse dans des films de série B influencés par la télévision. C'est le cas pour ce petit chef d'oeuvre paranoïaque qui sera la seule incursion de Don Siegel dans le fantastique. Mais le sujet lui plaît malgré un budget famélique de 380 000 dollars produit par une société indépendante. Mais Siegel qui a déjà réalisé plusieurs films est en quête d'un vrai premier succès et semble avoir l'intuition d'avoir une histoire en or pour attirer le public. D'autant que le roman dont le scénario s'inspire a connu un réel engouement auprès des amateurs. Le film se déroule donc dans une bourgade californienne où les habitants perdent toute forme d'émotion, ce qui inquiète un médecin. Celui-ci découvre asse vite que ses concitoyens sont en fait sous l'emprise d'extraterrestres qui ont investi leur enveloppe charnelle. A partir de cette découverte hallucinante, le médecin va tenter de prévenir les habitants et d'alerter les autorités d'une invasion venue d'ailleurs. Autant dire qu'il va se confronter à l'incrédulité générale jusqu'à passer pour fou. Sans un seul temps mort, Don Siegel entraîne le spectateur dans une course-poursuite au rythme infernal où le héros doit se méfier de tout le monde tout en tentant de convaincre ses contemporains du danger. Don Siegel fait des contraintes budgétaires du film, son principal atout, dans une mise en scène qui mêle action permanente et horreur suggérée avec une efficacité redoutable. Le film a souvent été considéré comme une métaphore d'une invasion communiste en pleine Guerre Froide, comme ce fut le cas dans de nombreux films de science-fiction de l'époque. Il est plus probable qu'il s'agisse surtout d'un film d'action d'une inventivité folle, chef d'oeuvre incontesté du genre. Malgré plusieurs remakes plutôt réussis, l'original Body Snatchers de Siegel reste encore aujourd'hui une référence inégalée.

Les Proies (The Beguiled) 1971

Un film vénéneux à souhait avec Geraldine Page et Clint Eastwood

Un film vénéneux à souhait avec Geraldine Page et Clint Eastwood

C'est aujourd'hui le film reconnu comme le grand classique de Don Siegel, conforté par le remake au casting prestigieux réalisé par Sofia Coppola en 2017. Si l'histoire se déroule pendant la Guerre de Sécession, le film est un faux western, mais un vrai huis clos d'une grande perversion psychologique et érotique. C'est la troisième fois que Don Siegel dirige Clint Eastwood et va l'amener vers un personnage qui, à l'époque, détonne dans la carrière de la star. Il incarne en effet un soldat nordiste blessé qui va être recueilli dans un pensionnat de jeunes filles du camp sudiste. Mais dans ce gynécée perdu où un mâle devient une convoitise pour les pensionnaires, difficile de définir où se trouve le camp du bien et du mal. Le soldat se révèle un être sordide, manipulateur et prédateur face à des femmes qui se révèlent jalouses, frustrées et capables du pire. Bref, les proies sont bien des deux côtés dans un jeu ambigu où l'âme humaine perd son contrôle face au désir sexuel. Don Siegel réalise l'un de ses films les plus personnels, qui semble étrangement influencé par le cinéma européen, notamment celui d'Ingmar Bergman, mais aussi par le nihilisme baroque de Sam Peckinpah. Si l'on excepte quelques scènes maladroites avec des surimpressions oniriques qui veulent pimenter le film d'une pointe de gothique, cette oeuvre dérangeante provoque une fascination morbide jusqu'au malaise. Comme la guerre qui résonne au loin, le pensionnat est un champ de bataille où se déploient les pires violences pour assouvir son désir de pouvoir. Clint Eastwood en objet érotique mutilé, dévoile une part sombre qu'il exploitera ensuite tout au long de sa carrière, jouant avec un corps de plus en plus meurtri et vieilli qu'il exhibera avec un narcissisme déroutant. Dans Les Proies, il trouve son plus grand rôle dirigé par un autre que lui-même !

L'inspecteur Harry (Dirty Harry) 1971

Clint Eastwood dans son rôle emblématique de Dirty Harry

Clint Eastwood dans son rôle emblématique de Dirty Harry

C'est le film le plus célèbre du duo Siegel/Eastwood avec un rôle qui va longtemps poursuivre l'acteur. Tout d'abord parce qu'il reprendra le personnage de ce flic aux méthodes douteuses dans une série de quatre autres films au succès phénoménal. Et surtout parce que l'identification sera telle qu'une grande partie des cinéphiles plutôt européens va désigner Clint Eastwood comme le héros facho de l'Amérique. Cette réputation collera à la star jusqu'au milieu des années 80. C'est ensuite qu'Eastwood sera reconnu comme un auteur majeur par cette même cinéphilie du Vieux-Continent alors qu'il a déjà quelques réussites évidentes à son actif. Mais l'inspecteur Harry va masquer le cinéaste de talent pendant une dizaine d'années. Pourtant, tout est déjà dans le titre américain du film, ce Harry le Pourri dans lequel l'acteur incarne un policier atrabilaire, adepte d'une justice expéditive à coups de Magnum 44 avec une ironie évidente. Le film se révèle surtout comme la matrice des thrillers modernes, constituée d'une chasse au tueur psychopathe dans l'environnement urbain de San Francisco. Don Siegel, expert de la série noire, explose d'efficacité dans ce film à la production ronflante. Pour l'époque, le film est d'une violence inouïe d'autant qu'il sort quasiment dans le même mois que Les Chiens de Paille de Peckinpah et Orange Mécanique de Kubrick. Mais Dirty Harry ne joue pas dans la même catégorie, se contentant d'être un divertissement jubilatoire avec de grande scènes d'action portées par une mise en scène rigoureuse et la bande-son groovy de Lalo Schiffrin. Un rôle déterminant pour Eastwood, un superbe thriller pour Siegel qui va influencer la majorité des héros policiers à venir. Des solitaires, des asociaux, des obsédés de leur job avec une vie privée désastreuse. Un véritable archétype !

Tuez Charley Varrick (Charley Varrick) 1973

Varrick, alias Walter Matthau dans un polar culte

Varrick, alias Walter Matthau dans un polar culte

C'est devenu au fil du temps le film culte de Don Siegel, alors qu'il passa quasiment inaperçu lors de sa sortie. Il faut dire que remplacer Clint Eastwood par Walter Matthau pour incarner un héros de polar, n'allait pas de soi pour les spectateurs de l'époque. Matthau était plutôt un acteur de comédie qui faisait mouche en compagnie de Jack Lemmon et sans doute que le public ne l'imaginait pas en braqueur de banque avec à ses trousses la police et la mafia. Pourtant, le choix s'avère plus que judicieux. Cette fois-ci Siegel privilégie les zones désertique et rurales de l'Ouest américain pour décrire l'itinéraire d'un homme qui décide de braquer des banques avec sa femme après la faillite de son entreprise. Sauf qu'il s'en prend au trésor de guerre de la mafia, ce qui l'entraîne dans une course-poursuite où il se doit d'échapper à la police et au crime organisé. Le film fait des références appuyés à La Mort Aux Trousses d'Alfred Hitchcock, mais sans jamais faire de concession au glamour du maître, ni même à son humour. Le réalisme des années 70 donne au film une violence plus aride, plus fataliste, plus morbide... Plus paranoïaque aussi car le fuyard doit se méfier de tout le monde. Le mafieux moderne ne porte plus de veste croisée à rayures et de borsalino sur la tête, mais pourrait se révéler sous les atours d'une fille sexy ou d'un père de famille bien sous tous rapports. Dans ce contre-emploi, Matthau se révèle étincelant en bête traquée, redoublant d'astuces pour échapper à son funeste destin. Jusqu'au dénouement, ce road movie explosif tient toutes ses promesses, confirmant que Don Siegel bien plus qu'un technicien à l'efficacité redoutable, peut dans ses grands jours, se révéler un auteur marqué par son pessimisme et une forme de misanthropie face aux mythes gangrenés de son Amérique à lui.

Le Dernier des Géants (The Shootist) 1976

John Wayne dans son dernier film

John Wayne dans son dernier film

Don Siegel se trouve à devoir conclure avec un western la carrière du monumental John Wayne, ce qui représente forcément un défi quand on sait comme lui ce que représente l'acteur dans l'histoire hollywoodienne. Le réalisateur en a déjà tourné plusieurs, mais ce n'est pas le genre dans lequel il a brillé le plus. Bref, le challenge s'avère redoutable d'autant que John Wayne est accompagné au générique par deux figures de l'âge d'or, Lauren Bacall et James Stewart. On y trouve aussi le jeune Ron Howard, figure populaire du petit écran avec la série Happy Days. Bref, sur le papier, l'entreprise apparaît risquée. Mais au final, Don Siegel s'en sort plus que bien, utilisant avec intelligence ce casting qui mêle de vieilles gloires hollywoodiennes du grand écran à une jeune vedette de la télévision. Car le film s'affiche dans cette veine des westerns crépusculaires, qui évoquent cette période de l'histoire du far-west qui s'éteint lentement pour laisser place à la modernité du XXe siècle. Le temps n'est plus au cow-boy, cette figure mythique inventée par le cinéma de John Ford et incarnée par John Wayne. Le film est d'autant plus troublant et émouvant que l'acteur qui se sait condamné par le cancer, incarne un tireur réputé, lui-même atteint par le même mal incurable. Un héros anachronique qui n'imagine pas devoir mourir à petit feu, rongé de l'intérieur alors qu'il aurait mérité d'en finir dans un duel glorieux. Don Siegel signe un western gagné par la mélancolie porté par un John Wayne bouleversant, assumant sa stature de légende du western pour mieux en redéfinir la véritable humanité à l'heure du bilan final. Le film échappe à tous les ressorts dramatiques du western classique, se contentant d'accompagner un homme qui sait que le monde qui s'annonce ne veut pas de lui. Un peu comme le cinéma qui n'a plus besoin de John Wayne. Don Siegel filme l'acteur avec un respect infini, comme un héros singulier au milieu d'une population qui l'ignore. Comme le dernier des géants qui se doit de tirer sa révérence dans une mise en scène digne de son existence et de sa légende.

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