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Publié par Philippe LENOIR

Claude Sautet, un cinéma inscrit dans l'imaginaire français

Vingt ans après sa disparition, cinquante ans après la sortie de son film Les Choses de la Vie, Claude Sautet s'impose bien comme un réalisateur dont l’œuvre s'inscrit dans l'imaginaire français. Une passion douce et nostalgique pour un cinéma qui semble en voie de disparition, celui qui dessina une voie médiane qui fit longtemps le charme puissant des films à la française. Un mélange subtil entre une envie de proposer du cinéma populaire porté par des acteurs aimés du public et l'ambition de construire une œuvre singulière et personnelle. Un style français dont Claude Sautet fut l'un des talentueux représentants pendant presque trente ans, du début des années 70 à à la fin des années 90 enchaînant les succès en salle et multipliant les rediffusions du dimanche soir à la télévision. Un peu trop présent sans doute, ce qui lui vaudra la condescendance de l'intelligentsia qui lui collera l'étiquette du cinéaste de la classe moyenne et bourgeoise, réalisant donc des films qu'on qualifierait aujourd'hui de mainstream. Dans ces années là, il est de meilleur ton d'apprécier dans un cinéma du même calibre des cinéastes comme François Truffaut ou Maurice Pialat... Mais voilà, le temps passant, on s'aperçoit que les meilleurs films de Claude Sautet continuent d'exercer leur fascination sur le public, mais plus encore sur la cinéphilie qui avoue désormais sans complexe son admiration pour sa filmographie. Au printemps dernier, au décès de Michel Piccoli, une photo s'est imposée comme une évidence pour rendre hommage au comédien : celle où il pédale rayonnant sous une belle lumière d'été, portant Romy Schneider sur le cadre de sa bicyclette. Une scène de bonheur qui semble s'inscrire dans un temps suspendu, celui d'avant la terreur du Covid, du réchauffement climatique, de la pollution, des attaques terroristes et de la récession économique.

Michel Piccoli et Romy Schneider, couple mythique

Comme une sorte d'évidence inconsciente, cette image fixée en 1970 rassure les baby-boomers nostalgiques des films de leur jeunesse dissipée, mais aussi les jeunes adultes d'aujourd'hui qui portent haut et fort leur admiration pour un cinéma d'avant les blockbusters en toute saison. Ce film, c'est donc Les Choses de la Vie, un titre qui semble ne vouloir rien dire et qui résume pourtant au mieux l’œuvre du cinéaste, celle des passions humaines qui drainent et chamboulent les existences de chacun. Et surtout la sienne. Le film célèbre son cinquantième anniversaire avec une vigueur surprenante, il suffit de le revoir pour en saisir la force intacte. Tout le film tourne autour d'un accident de voiture mie en scène avec une science visuelle assez bluffante au point qu'elle fut longtemps citée en exemple par John Woo, maître du cinéma d'action de Hong-Kong. Si l'on ne connaissait par la suite de l’œuvre de Claude Sautet, on pourrait croire qu'il réalisa le film uniquement pour se prouver qu'il était capable de mettre en scène cette collision qui, d'accident de la route aussi banal que fatal, se transforme en parabole sur le sens dérisoire de la vie. Car ces quelques seconde de fracas, c'est un puzzle où chaque morceau porte en lui la confusion des sentiments qui hantait le conducteur avant le choc. Celui-ci, incarné par un Michel Piccoli au sommet de sa séduction virile, se trouvait à la croisée des chemins, hésitant entre l'amour harmonieux auprès de sa première femme et la passion romanesque pour sa maîtresse pour qui il se dit prêt à refaire sa vie Celle-ci s'appelle Hélène, mais c'est surtout Romy Schneider dans le rôle qui va vraiment l'imposer au sein du cinéma français et lancer sa seconde partie de carrière. Un rôle solaire où elle déploie cette grâce inquiète et farouche qui deviendra sa signature portée au plus haut par Claude Sautet avec qui elle tournera quatre autres films.

Claude Sautet avec son actrice fétiche, Romy Schneider

Claude Sautet avec son actrice fétiche, Romy Schneider

L'essence même de la France de l'époque

Les Choses De La Vie, inspiré d'un roman de Paul Guimard, ouvre également une prolifique collaboration entre le cinéaste et le scénariste Jean-Loup Dabadie. Ces deux-là vont véritablement capturer l'essence de cette France post-soixante-huitarde avec une approche plus sensible que politique sur six films, ceux qui dépeignent ces quadras en mal d'amour et d'idéaux. Sur le fil ténu de la chronique sentimentale, Les Choses De La Vie évoque avec sagacité les errements d'un homme en décalage, indécis, confus, incapable d'exprimer ses sentiments face à des femmes en phase avec leur corps et leurs sentiments. Ce film, le troisième de son auteur, sera un fulgurant succès, déterminant pour un cinéaste en proie au doute permanent. Comme pour Michel Piccoli et Romy Schneider qui vont, dans leur carrière respective, tenir le haut de l'affiche pendant plus d'une décennie. Ce n'est sans doute pas le meilleur film de Claude Sautet, mais bien celui qui va inscrire son œuvre dans l'imaginaire collectif. Cinquante ans après sa sortie, Les Choses de la Vie étonne par son classicisme achevé qui s'inscrit si bien dans son époque tout en étant hors du temps. Un film qui touche au cœur par son histoire, par ses acteurs et cette manière si particulière de poser un cinéma juste et essentiel, sans maniérisme, mais avec la manière. Un grand du cinéma français s'affirmait, il y a cinquante ans, nous laissant en héritage une œuvre dans laquelle chacun trouve toujours une part de réconfort. Celle qui fait nos choses de la vie, à nous tous !

Nos cinq films préférés de Claude Sautet

Classe Tous Risques 1960

Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo

Lino Ventura et Jean-Paul Belmondo

On dira bien volontiers que c'est le premier film de Claude Sautet, puisqu'il reniera sa première réalisation, une comédie avec Henri Salvador et Louis de Funès. Cela reste néanmoins, selon lui, un film de commande, même s'il signe le scénario avec José Giovanni, auteur de série noire au passé sulfureux sous l'Occupation. D'ailleurs, le héros du film est très librement inspiré d'un gangster italien qui rejoignit la Gestapo parisienne. Il n'en est pas question dans le film sinon que l'on sait qu'il est condamné à mort en France et qu'il s'est réfugié en Italie avec femme et enfants. Mais le gangster en question, c'est Lino Ventura qui donne au personnage une rectitude morale à laquelle le comédien tenait plus que tout. En homme traqué et trahi, Lino Ventura porte le film à sa manière, celle d'un gangster certes, mais encore plus en homme d'honneur. C'est donc un film noir réaliste qui s'inspire du cinéma hollywoodien des années cinquante, mais aussi d'une tradition française, celle de Jacques Becker où Ventura a débuté. L'intuition géniale de Claude Sautet est de lui adjoindre comme partenaire Jean-Paul Belmondo, sachant qu’À Bout de Souffle n'est pas encore sorti. Malheureusement, Classe Tous Risques sera programmé quelques semaines après le film de Jean-Luc Godard, ce qui occultera longtemps les qualités de ce polar de Claude Sautet. Déjà, le réalisateur montre son indépendance aux dogmes, réalisant une œuvre rigoureuse qui mêle un style à l'américaine, des touches de modernité néo-réalistes et une direction d'acteurs très française. Ce qui frappe le plus aujourd'hui, c'est sa filiation avec le cinéma de Jean-Pierre Melville, sentiment renforcée par les deux acteurs principaux qui semblent préparer leurs grands rôles melvilliens, Le Deuxième Souffle pour Ventura et Le Doulos pour Belmondo. Melville sera d'ailleurs l'un des seuls en France à défendre Classe Tous Risques y détectant les thèmes de prédilection de ses chefs d’œuvres à venir. Un grand polar qui mérite vraiment d'être découvert.

Max Et Les Ferrailleurs 1971

Romy Schneider et Michel Piccoli réunis à nouveau

Romy Schneider et Michel Piccoli réunis à nouveau

C'était le film préféré du réalisateur, tout du moins dans cette période des années 70 où il s'accomplit comme un cinéaste de premier plan. C'est aussi celui que l'on préfère... Mais ce fut un échec commercial assez douloureux pour Claude Sautet qui ne reviendra plus sur ce terrain du film policier.Le public, d'évidence, n'avait pas envie de voir les deux acteurs des Choses De La Vie dans une œuvre aussi sombre. Cette fois-ci, Michel Piccoli est Max, un policier obsessionnel et austère qui va manipuler un ami d'enfance pour le forcer à commettre un braquage de banque et pouvoir ainsi l'arrêter en flagrant délit. Cet ami, incarné par Bernard Fresson, entretient une liaison avec Lily une prostituée, incarnée par Romy Schneider. Elle sera, à son corps défendant, celle qui entraînera son amant et sa bande de ferrailleurs dans ce hold-up mis au point par Max. Claude Sautet, lui-même issu de la banlieue ouvrière de Paris réussit une formidable étude de caractères où l'on retrouve son goût pour les scènes chaleureuses et amicales dans ce milieu des ferrailleurs. Mais c'est encore plus son couple vedette qui le passionne dans un face à face troublant et fascinant. Romy Schneider d'une beauté éclatante y trouve l'un des plus beaux rôles de sa carrière avec une scène devenue mythique où elle pose avec un chapeau dans une salle de bain devant l'objectif de Max. Mais c'est encore plus le film de Michel Piccoli, totalement imprégné d'un personnage d'une froideur extrême, asexué et manipulateur, qui emporte le film à des hauteurs vertigineuses. Un théoricien solitaire aux limites de la folie, prêt à briser toute forme d'amitié et renoncer à l'amour pour obtenir un flagrant délit qu'il aura échafaudé dans le seul but d'assouvir sa perversion. Un personnage que l'on retrouvera quasiment à l'identique, vingt ans plus tard, sous les traits de Daniel Auteuil dans Un Cœur En Hiver.

Vincent, François, Paul... et Les Autres 1974

Gérard Depardieu, Yves Montand, Michel Piccoli et Serge Reggiani

Gérard Depardieu, Yves Montand, Michel Piccoli et Serge Reggiani

De tous les films qui ont forgé la réputation de Claude Sautet dans les années 70, c'est le plus réussi de tous. Une œuvre encore aujourd'hui qui force le respect dans ce qu'elle raconte de la fin des Trente Glorieuses, mais encore plus des hommes, de leurs idéaux, de leurs failles, de leurs échecs, de leurs amours et de leurs désillusions. Un film d'hommes faibles et immatures que les femmes veillent et consolent quand tout s'écroule autour d'eux. Sur la base d'une chronique au charme ténu, Claude Sautet bâtit un film chorale qui dépeint avec acuité l'amitié d'un trio d'amis quinquagénaires confrontés aux choses de la vie. Ce trio formé de Serge Reggiani, Yves Montand et Michel Piccoli, est fulgurant de justesse dans sa capacité à illustrer les affres de l'amitié à l'heure où l'essentiel de la vie d'adulte est consumée. Des hommes qui ont bataillé pour monter dans l'échelle sociale, quitte à laisser de côté leurs rêves de jeunesse. En contrepoint, Claude Sautet a eu l'idée judicieuse d'engager Gérard Depardieu, un acteur de la génération montante, moins empêtré dans les contradictions idéalistes de ses aînés, mais néanmoins enclin aux premiers doutes de l'existence. Le film enchaîne avec maestria les séquences intimes et collectives où seule l'amitié ne flanchera jamais. Elle tangue parfois sous les coups de gueule, les coups du sort, les coups bas, mais elle résiste au temps qui passe. Les dialogues sans effets littéraires ou mots d'auteur, frappent par les vérités essentielles qu'elles illustrent, les scènes de repas, de promenade, de bistrot captivent par la tendresse naturaliste qu'elles suggèrent... Sans oublier ces petits gestes intimes, ses regards à travers une vitre, tous ces petits riens qui font la grandeur du cinéma de Claude Sautet. Le film sera l'un des plus gros succès du cinéaste, un film qui tient encore aujourd'hui une place de choix dans l'imaginaire français. Un classique ancré dans son temps qui se révèle encore d'une pertinence rare, exemplaire de ce cinéma qui savait conjuguer rigueur artistique et sens populaire. Un film rassembleur et singulier qui tient chaud, ça fait du bien parfois !

Un Mauvais Fils 1980

Patrick Dewaere et Yves Robert

Patrick Dewaere et Yves Robert

C'est un film de rupture dans la filmographie de Claude Sautet. Après avoir dominé le cinéma français des années 70 en explorant les tourments de sa génération et de son milieu social, le réalisateur cherche à bousculer son propre confort en s'engageant pour la nouvelle décennie dans ce drame intimiste et familial qui dépeint les relations conflictuelles entre un homme veuf et son fils toxicomane. Celui-ci revient au sein du foyer familial après avoir purgé une peine de prison aux USA pour usage et trafic de drogue. Son père, ouvrier taiseux, l'accueille avec froideur, semblant lui reprocher, au delà de sa toxicomanie, d'être coupable d'avoir tué la mère de désespoir. Dans le rôle du père, Claude Sautet a l'excellente idée d'engager Yves Robert qui va se révéler impressionnant dans une composition intériorisée où il joue de son corps massif comme d'un bouclier contre le chagrin, la colère et la honte que lui inspire son fils. C'est Patrick Dewaere qui incarne ce mauvais fils avec la fébrilité intense qu'on lui connaît. Ce duo assez improbable devient une évidence à l'écran dès la scène des retrouvailles entre deux hommes dont on saisit aussitôt la difficulté qu'ils ont à s'avouer leurs sentiments profonds. Le père, homme à l'ancienne, ne semble rien comprendre à ce fils désillusionné qui n'a aucun autre idéal que de survivre dans une société où l'individualisme a fait place aux utopies collectives. Néanmoins, le film, souvent considéré comme l'un des plus pessimistes de Claude Sautet, s'ouvre au fur et à mesure à la lumière, d'abord par le biais d'une romance entre Patrick Dewaere et Brigitte Fossey, mais aussi par le rapprochement subtil et pudique entre le père et le fils. Un très beau film, l'un des moins connus de Claude Sautet, qui n'a rien à envier dans ses qualités intrinsèques aux succès précédents du cinéaste.

Un Coeur En Hiver 1992

Emmanuelle Béart et Daniel Auteuil

Emmanuelle Béart et Daniel Auteuil

Si Claude Sautet est encore désigné comme le grand cinéaste français des années 70, la décennie suivante sera bien plus difficile pour lui avec l'échec commercial d'Un Mauvais Fils et sa cruelle déception face au mauvais accueil de Garçon ! en 1983, tentative un peu vaine de renouer avec ce cinéma qui l'a fait roi. De plus, le cinéaste est très affecté par la disparition tragique de sa muse, Romy Schneider. En proie au doute, le cinéaste s'éclipse pour revenir avec une trilogie qui va désarçonner son public habituel. L'empathie qu'il témoignait pour ses personnages, laisse place à une mélancolie profonde à la limite de la misanthropie. Cela démarre en 1988 avec Quelques Jours Avec Moi, comédie grinçante sur la bourgeoise provinciale et se conclura en 1995 avec le bouleversant Nelly et Monsieur Arnaud, œuvre testamentaire d'un artiste au seuil de son existence. Au milieu, Un Cœur en Hiver, où il met en scène le couple Daniel Auteuil et Emmanuelle Béart dans un drame psychologique cruel et sombre comme du Bergman. Le cœur en hiver, c'est celui de Stéphane, un luthier introverti qui va séduire Camille, une violoniste qui sort avec Maxime son patron exubérant, incarné par André Dussolier La musique de Maurice Ravel unit le trio, mais chacun joue sa partition sur des cordes plus ou moins sensibles. La plus vibrante est Camille qui va tomber amoureuse de celui qui ne faut pas : un théoricien du sentiment humain comme de la musique.. Un homme sans émotions, asexué et pervers qui ressemble en touts points à Max, le flic qui manipule les ferrailleurs vingt ans plus tôt. Un homme trouble qui va se piéger lui-même face à une femme qui se livre à lui, le laissant dans un total désarroi face à son enfermement. Une fois de plus, Claude Sautet montre un homme en fuite face à l'amour et qui devra se confronter au tragique d'une solitude qu'il s'est imposée pour éviter de souffrir. Sans doute le plus grand rôle de Daniel Auteuil porté par un cinéaste au sommet de son art. Sur le fil ténu d'une histoire simple, Claude Sautet livre un drame intense et tourmenté qui achève de le placer comme l'un des grands auteurs du cinéma français.

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