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Publié par Philippe LENOIR

Bourvil : la tactique payante d'un drôle de comédien

Bourvil à la fin des années 60, avait la notoriété modeste alors qu'il battait tous les records de popularité dans trois films consécutifs réalisés par Gérard Oury : Le Corniaud, La Grande Vadrouille et Le Cerveau. A eux trois, ces classiques du cinéma populaire avaient engrangés plus de 34 millions d'entrées, ce qui faisait de Bourvil un roi du box-office, un statut qui lui profite encore cinquante ans après sa disparition. Pourtant, alors qu'il se sait condamner par la maladie de Kahler, sorte de cancer de la moelle osseuse, le comédien d'origine cauchoise donne une interview où il donne sa vision de la postérité. « Les acteurs, on ne s'en rappelle pas, ils vendent des courants d'air. » Décédé quelques mois plus tard à l'âge de 53 ans, épuisé par une maladie qui lui provoquera d'affreuses souffrances, Bourvil se trompait en grande partie. Les trois films de Gérard Oury lui assurent de régulières diffusions à la télévision, tandis que d'autres films, notamment La Traversée de Paris de Claude Autant-Lara ou Le Cercle Rouge de Jean-Pierre Melville sont entrés dans l'histoire du cinéma. Mais cette vision de la postérité de l'acteur prouve en partie la lucidité d'un artiste qui pensait que les véritables créateurs étaient les auteurs et les réalisateurs. Sans oublier que les goûts et les modes évoluent parfois de manière surprenante. Lui même aurait-il imaginé que Louis de Funès en 2020 serait célébré à la Cinémathèque comme un génie, tandis que Fernandel a sombré dans l'oubli.

Le Rosier de Madame Husson, adaptation de Maupassant où Bourvil joue le paysan naïf

Le Rosier de Madame Husson, adaptation de Maupassant où Bourvil joue le paysan naïf

De Claude Autant-Lara à Jean-Pierre Mocky

C'est pourtant l'acteur provençal qui fut l'idole du jeune André Raimbourg quand il démarra au music hall dans l'immédiate après-guerre. Fils de paysans normands, le jeune homme fuira son destin tout tracé à cultiver la terre pour s'inventer une carrière d'amuseur public. Comme Fernandel, il prend un pseudo : ce sera Bourvil, un hommage discret à ses racines puisque c'est le nom du village où il vécut toute sa jeunesse. Le jeune comédien se spécialise dans le comique à accent normand, se taillant un personnage de gentil naïf qui trouve son public sur les scènes parisiennes, mais aussi au cinéma. C'est ainsi qu'il se retrouve à jouer du Maupassant, l'auteur le plus célèbre du Pays de Caux dans une adaptation par Marcel Pagnol du Rosier de Madame Husson. Le rôle du benêt évidemment qui deviendra sa marque de fabrique, la cultivant avec un certain discernement tout au long de sa carrière, notamment face à Louis de Funès. Car Bourvil, en Normand avisé, n'a jamais mis ses œufs dans le même panier capitalisant sur sa popularité comique pour s'offrir au fil du temps des rôles plus denses, dévoilant une part de lui plus sombre et mélancolique et encore plus son penchant iconoclaste. Il est assez curieux de voir un acteur aussi populaire à la limite du bon goût conventionnel, frayer dans les œuvres libertaires de Jean-Pierre Mocky ou de Claude Autant-Lara.

La consécration avec Jean-Pierre Melville

Selon les témoignages de ses fils, Bourvil a souffert en silence d'être ignoré par Renoir ou Becker comme de regarder la Nouvelle Vague rayonner à l'international sans lui. De toute évidence, sa fidélité à Mocky dans quatre films était sa manière à lui de contribuer à un cinéma en phase avec le bouillonnement artistique et intellectuel de son temps. Et ce n'est pas pour rien qu'il vécut comme une consécration de partager l'affiche avec Alain Delon et Yves Montand dans Le Cercle Rouge de Jean-Pierre Melville. Du sérieux comme il le déclara au point qu'il accepta de mettre son prénom au générique, symbole de son entrée dans le grand cinéma. Il dira, semble-t-il, que ce rôle de commissaire était son préféré, même si le film sortit un mois après sa mort et qu'il n'a pas eu l'occasion de le voir. D'ailleurs, Bourvil confia que ses films préférés étaient ceux de Melville, Mocky et Autant-Lara, ce qui tend à prouver que l'homme avait le goût sûr, mais sans jamais renier le succès populaire qui lui venait de ses rôles fantaisistes. Décédé dans la fleur de l'âge à 53 ans, on peut penser que Bourvil s’apprêtait par son expérience chez Melville et son statut chez Oury à surprendre encore davantage. Mais le destin fut au final plutôt vachard pour celui qui prétendait être né sous une bonne étoile.

Nos cinq films pour découvrir le talent de Bourvil

La Traversée de Paris

Claude Autant-Lara

1956

Bourvil face à Jean Gabin pour un classique intemporel

Bourvil face à Jean Gabin pour un classique intemporel

Un indémodable du cinéma français de l'après-guerre dont les grandes séquences sont entrées dans l'inconscient collectif. La fameuse réplique « Salauds de Pauvres » assénée par Jean Gabin à des cafetiers et leurs clients sans parler de « Jambier, 45 rue Poliveau ! » avec Louis de Funès en charcutier découpant le cochon pour un lucratif marché noir sous l'Occupation. Un film qui, sous son vernis populaire, montre une vision assez pessimiste de la France pendant la Guerre. Il n'y a aucune échappée héroïque dans cette œuvre au noir qui accompagne deux hommes, un chômeur humilié par sa femme et un artiste-peintre solitaire, dans leur livraison pédestre de valises remplis de nourriture. A l'époque, le cinéma français exaltait l'esprit de résistance du peuple face à l'envahisseur. Là, ce n'est plus que combines pour survivre où les plus pauvres prennent des risques à circuler en pleine nuit dans Paris pour alimenter les plus aisés. L'histoire est tirée d'un roman de Marcel Aymé, un auteur pessimiste dont le parcours politique, d'abord à gauche penchera plutôt vers une forme d'anarchisme de droite. Un parcours similaire à celui d'Autant-Lara, sympathisant communiste qui passera au Front National dans les années 80. Le scénario est signé par le duo Pierre Bost et Jean Aurenche auquel s'adjoint un petit nouveau, Michel Audiard. C'est aussi le premier rôle vraiment important de Bourvil dans un registre nouveau pour lui. Un vrai tournant dans sa carrière où il tient la dragée haute à un Jean Gabin qui l'impressionne par sa stature d'acteur mythique chez Renoir, Carné, Becker ou Grémillon. Même s'il joue encore le brave type, Bourvil accède à un jeu plus subtil, tout en nuances qui lui permettra d'obtenir la Coupe Volpi du meilleur acteur à la Mostra de Venise. Le film, symbole de la fameuse Qualité Française honnie par la Nouvelle Vague, possède toujours une vraie modernité, tant dans sa mise en scène, ses dialogues que dans le jeu des acteurs. Un vrai classique !

Le Miroir à Deux Faces

André Cayatte

1958

Bourvil sombre et violent face à Michèle Morgan

Bourvil sombre et violent face à Michèle Morgan

Après avoir joué un excellent Thénardier dans Les Misérables de Jean Paul Le Chanois, Bourvil se sent désormais prêt à montrer son côté obscur sur grand écran. Il le prouve dans ce film réalisé par le solide André Cayatte qui aborde un sujet qui va devenir un phénomène de société : la chirurgie esthétique. Bourvil y incarne donc un fonctionnaire sans qualités qui a épousé une femme au visage disgracieux, ce qui l'arrange plutôt. Bon, la femme est jouée par Michèle Morgan affublée pour l'enlaidir de prothèses, notamment un nez proéminent. Le couple s'accommode d'une vie simple en apparence, même si le mari témoigne d'une certaine mesquinerie, mais plus encore d'une jalousie mortifère. Pour lui, l'avantage d'avoir une femme laide le met à l'abri de la convoitise des autres hommes pour son épouse. Sauf qu'un accident de voiture va changer la donne par le biais d'un chirurgien qui offre un nouveau visage à l'épouse qui devient donc la vraie Michèle Morgan. Autant dire que son mari qui a gardé la tête de Bourvil va entrer dans une folie destructrice et meurtrière. Si le film accuse quelques grosses ficelles scénaristiques et une mise en scène sans éclat, elle permet à Bourvil d'offrir une performance assez époustouflante de veulerie, de désespoir, de brutalité, de noirceur assez unique dans sa filmographie. Un personnage toujours détestable, mais qui possède bien en lui une humanité, celle d'un pauvre type en proie à sa propre destruction. Un pur drame psychologique qui tient bien le coup grâce à un acteur en pleine possession de ses moyens. Il retrouvera Michèle Morgan deux ans plus tard dans Fortunat d'Alex Joffé, un grand succès populaire où il séduira vraiment l'actrice dans le film. Quant au chirurgien qui transforme le laideron en beauté fatale, il est incarné par un certain Gérard Oury.

Un drôle de paroissien

Jean-Pierre Mocky

1963

Bourvil iconoclaste dans l'univers de Jean-Pierre Mocky

Bourvil iconoclaste dans l'univers de Jean-Pierre Mocky

Même si Mocky n'est pas affilié à la Nouvelle Vague, Godard et Truffaut ne tarissent pas d'éloges sur ses premiers films qui témoignent déjà de son esprit libertaire. De son côté, Bourvil est totalement étranger à la révolution cinématographique en cours, lui qui est désormais une grosse vedette du cinéma populaire. Mais de toute évidence, sans en être chagriné plus que ça, le comédien se rend compte qu'il passe à côté de ce cinéma d'avant-garde qui bouscule l'ordre établi. Ce qui d'évidence n'est pas fait pour lui déplaire. C'est donc avec bienveillance qu'il reçoit la proposition d'un rôle chez Mocky que le cinéaste prédestinait à Fernandel. Forcément, Bourvil qui avait raté La Vache et Le Prisonnier, examine l'affaire avec attention alors que tout son entourage lui déconseille le film. Car pour un bon Normand élevé en terre catholique, incarner un aristocrate oisif qui pille les troncs d'église tient du blasphème. Qu'importe, Bourvil se pique au jeu, se prive d'un cachet fixe, investit même dans la production et se retrouve au final dans un film primordial dans sa carrière. Tout d'abord, car il s'agit d'une excellente satire sociale et policière qui n'a d'évidence aucune volonté de choquer et qui fera un carton au box-office. Bourvil, tout en conservant un registre dans lequel le public aime le retrouver, témoigne d'un tempérament iconoclaste qui le sort du cinéma plus conventionnel qui l'a fait roi. Contre toute attente, il s'entend si bien avec Jean-Pierre Mocky qu'il tournera trois autres films qui se feront au fil du temps plus contestataires, notamment La Grande Lessive et L’étalon. Pour notre part, on a un faible pour La Cité de L'Indicible Peur, une fable policière aux frontière du fantastique dans lequel Bourvil excelle en flic ahuri. Tout en capitalisant dans les grosses productions familiales, l'acteur s'offre des récréations libertaires bienvenues qui jamais n'égratigneront son image.

Les Grandes Gueules

Robert Enrico

1965

Bourvil dans un western vosgien

Bourvil dans un western vosgien

Ce film tourné, entre Le Corniaud et La Grande Vadrouille, montre à quel point Bourvil domine son sujet dans la plénitude de sa carrière. C'est le premier film important de Robert Enrico sur un scénario de José Giovanni, ce qui permet au comédien d'opérer encore un changement de registre, celui de l'homme viril et têtu prêt à se battre pour son honneur. Pour le soutenir dans ce défi, on lui donne comme partenaire Lino Ventura qui incarne sur grand écran la droiture comme personne. Le film qui se déroule dans la forêt des Vosges est un hommage réussi aux codes du western sans jamais céder à la parodie. Et c'est bien ce qui fait le charme intact de ce film exemplaire du sérieux de la production française de l'époque. Du divertissement populaire avec des histoires bien construites, des acteurs en phase avec leurs personnages, une mise en scène au cordeau dans des décors dépaysants, tous les atouts pour se distraire pendant deux heures. Le film raconte comment un homme va défendre sa scierie et son exploitation forestière face à la convoitise d'un concurrent en prenant comme main d’œuvre une équipe de détenus en réinsertion. Le petit patron qui lutte contre le gros exploitant, c'est donc Bourvil qui incarne à merveille cet homme sombre, méfiant, mais aussi droit dans ses bottes et juste dans les relations avec ses drôles d'employés. Un vrai cow-boy aussi taciturne que bienveillant qui rivalise de masculinité bourru avec Lino Ventura. Du bon cinéma du samedi soir, un des films du comédien normand qui résiste le mieux au temps et qui s'offre encore de beaux scores à la télévision. L'un des seuls films d'action de Bourvil où l'acteur montre de vraies qualités physiques, témoigne d'une vraie crédibilité le fusil à la main et prouve qu'il pouvait se battre comme un homme du far-west.

 

Le Cercle Rouge

Jean-Pierre Melville

1970

Bourvil en flic obsessionnel et mélancolique chez Melville

Bourvil en flic obsessionnel et mélancolique chez Melville

Il aura donc fallu que Bourvil dépasse la cinquantaine pour que l'un des plus grands réalisateurs du cinéma français lui donne le rôle que son talent méritait. Même si le rôle était dévolu au départ à Lino Ventura qui refusa d'endurer une nouvelle expérience avec Melville, on se demande qui d'autre aurait pu incarner le commissaire Mattéi, ce flic solitaire, obsessionnel et mélancolique qui va traquer sans relâche les auteurs d'un hold-up dans une bijouterie prestigieuse de la place Vendôme. L'acteur qui se sait condamner par la maladie, ne rate pas son rendez-vous avec l'épure fétichiste du cinéma de Melville. Lui qui a toujours soigné ses effets, s'efface dans une économie de gestes et de paroles, montrant sa capacité à rejoindre les grandes figures du cinéaste. Si tous les acteurs du film sont impressionnants, c'est bien Bourvil qui emporte la mise, liée à l'effet de surprise de le voir s'impliquer autant dans l'austérité tragique de son personnage, teintée de fatalisme et d'ironie sur la condition humaine. Une séquence marque la nature profonde du commissaire, celle où il quitte la tension de la traque en cours pour retrouver son appartement silencieux et impersonnel où l'attend comme chaque soir son chat en quête d'une caresse et d'une soucoupe de lait. On sait que le comédien souffrait le martyr à chaque séquence, mais il tenait plus que tout à figer ce film comme point culminant de sa carrière. Le défi fut relevé et on peut affirmer que Le Cercle Rouge doit beaucoup à l'implication de Bourvil. Ce polar ultra-stylisé, quintessence de l'art melvillien, est un chef d’œuvre qui, à l'instar du Samouraï, continue d'influencer les cinéastes du monde entier. Ce sera, de très loin, le plus grand succès commercial de Melville, qui sortira en France quelques semaines après la disparition de Bourvil. Qui, pour la première et la dernière fois de sa carrière sera créditée au générique de son prénom, André. Ce qui prouvait bien qu'il savait que cette fois-ci, il entrait dans l'histoire du cinéma. Forcément émouvant !

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