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Publié par Philippe LENOIR

Avec Le Dictateur, Charlie Chaplin jette le masque de Charlot

On célèbre en 2020, les 80 ans du film Le Dictateur (The Great Dictator), farce satirique où Charlie Chaplin depuis Hollywood se moque d' Adolf Hitler qui jette l'ombre du nazisme sur toute l'Europe. On le sait peu, mais ce film fut le plus grand succès commercial du cinéaste britannique aux États-Unis à une époque où l'Amérique affiche encore une forme de neutralité face à la guerre qui déchire le Vieux-Continent. Cette indifférence américaine offusque Chaplin en cette année 1940 où le cinéaste commence à connaître des soucis avec le pays qui a fait de lui l'artiste le plus célèbre au monde. Son film précédent Les Temps Modernes en 1936 a modifié le statut du cinéaste qui y affichait ouvertement son ambition à dépasser sa réputation d'amuseur public. La charge contre les dérives du capitalisme et du taylorisme du film passent assez mal au pays de l'argent-roi et alimentent les soupçons sur les sympathies communistes de Charlie Chaplin. De plus, l'Amérique puritaine regarde d'un mauvais œil un homme qui multiplie les conquêtes de femmes bien plus jeunes que lui et qui conserve obstinément la nationalité anglaise.

Même à Hollywood, son indépendance financière vis-à-vis des grands studios agace, d'autant que Charlie Chaplin affiche son mépris pour des moguls qui refusent de traiter du danger nazi dans leurs films par crainte de se couper du marché allemand. C'est l'un des paradoxes des dirigeants des grands studios qui sont pour la plupart d'entre eux, d'origine juive. S'ils sont prêts à accueillir les cinéastes de talent qui fuient le régime hitlérien comme Fritz Lang ou Douglas Sirk, ils suivent rigoureusement la ligne politique du gouvernement américain et défendent les intérêts commerciaux de leurs films à l'exportation. Pour Charlie Chaplin, cette position ne correspond pas à la noblesse de l'artiste défendant des causes qu'il croit justes. D'autant que la montée des tensions extrêmes en Europe tout au long des années 30 est une préoccupation dont il s'ouvre régulièrement avec son grand ami Winston Churchill. Cette décennie qui s'achève est donc bien compliquée pour Charlie Chaplin qui, malgré son incroyable popularité à travers le monde, vit une grande période de doutes. Il se sait surveiller de près par J.Edgar Hoover, le redoutable patron du FBI qui veut nettoyer Hollywood des communistes, encore plus quand il ont des mœurs dépravés.

Son mariage tenu plus ou moins secret avec Paulette Goddard, bat de l'aile. L'actrice devenue une vedette pour la Paramount, en veut ouvertement à son mentor de lui avoir fait rater le rôle de Scarlett O'Hara dans Autant En Emporte Le Vent. Mais plus encore que tout, le dilemme qui perturbe Chaplin, c'est le cinéma parlant qui s'est généralisé à Hollywood. Si Les Temps Modernes est un film sonore, le cinéaste n'a pas pu se résoudre à donner une voix à Charlot, sauf lors d'une scène où le célèbre vagabond chante.... Chaplin est convaincu que le succès de Charlot est lié à l'art de la pantomime et ne peut se résoudre à le faire parler. A une seule exception peut-être : que celui-ci est vraiment quelque chose d'important à dire. Sidney, le frère de Charlie Chaplin, fait germer doucement l'idée d'un film qui tourne en ridicule Adolf Hitler en faisant remarquer au cinéaste que les deux hommes les plus célèbres au monde portaient la même moustache. Le plus incroyable étant qu'ils ont le même âge à quatre jours près. En observant Hitler dans les actualités, Chaplin se rend compte que le véritable pouvoir du chancelier allemand s'ancre dans sa capacité à subjuguer les foules par ses discours. C'est bien le déclic qui va conforter Chaplin à lancer son projet artistique le plus fou : le dernier cinéaste du muet va faire un film sur la magie du verbe, tant pour se moquer d'Hitler, mobiliser l'opinion internationale sur les dangers du nazisme que pour offrir une fin glorieuse à son double de cinéma.

Pour la première fois de sa carrière, Charlie Chaplin écrit un scénario qui ne doit laisser aucune place à l'improvisation qu'il affectionnait tant dans ses précédentes œuvres. Il s'offre le double rôle du dictateur Hynkel, parodie jubilatoire d'Hitler, et d'un barbier juif qui possède à l'évidence les caractéristiques de Charlot. C'est d'autant plus évident dans la séquence d'ouverture, référence explicite à Charlot Soldat, mais aussi dans les scènes à suivre qui montrent un barbier renouant avec la gestuelle du vagabond. D'ailleurs, le film, s'il dénonce les persécutions des juifs et les dérives paranoïaques d'un pouvoir totalitaire, reste avant tout une farce burlesque dont l'essence même est visuelle. La séquence où Hynkel jongle avec un globe terrestre qui finit par lui exploser à la figure, reste la preuve que l'art chaplinesque se passe de grands discours. D'ailleurs, celui que prononce Hynkel devant une foule au garde-à-vous reste un charabia sonore, là encore dominé par l'art du geste comique. Néanmoins, Le Dictateur est bel et bien un film où Chaplin use enfin de la parole pour donner à Charlot une voix qui porte son message. Une mission qui aboutit à la scène finale, ce long discours en plan fixe où le barbier qui a pris la place du dictateur professe son idéal humaniste.

La séquence est très controversée car elle semble au premier abord, témoigner de l'incapacité de Chaplin à conclure son film avec la même insolence que dans ses meilleurs moments. Mais une fois de plus, il faut considérer cette scène au-delà de son discours, aussi noble soit-il. Il faut la mettre en perspective avec la séquence d'ouverture, puis l'évolution du personnage du barbier au cours du film jusqu'à son discours final. Charlot, le sans-grade muet a laissé place à la voix de son créateur, Charlie Chaplin. Seule la moustache qui n'aura jamais paru aussi factice, reste accrochée à la lèvre supérieure du cinéaste. Mais c'est bien Charlie Chaplin qui apparaît à l'écran, les traits vieillis, qui s'exprime pour la première fois face à la caméra, jette le masque et livre au monde l'idéal qui l'anime. Le regard de l'artiste semble nous transmettre l'émotion qui l'étreint à quitter ce vagabond muet qui sut mieux que quiconque nous faire rire et pleurer. Car même si le discours prononcé mérite le respect par sa profondeur humaniste, ce sont encore les yeux de l'artiste qui emportent la scène vers sa juste émotion. Car Chaplin semble déjà savoir que son cinéma si poétique ne vaut vraiment que par son langage visuel. Le Dictateur est donc bien le film de la rupture dans sa filmographie. Plus rien ne se sera pareil pour lui après ce colossal succès public et critique. Ses films suivants seront de plus en plus bavards, laissant place peu à peu à l'amertume d'un artiste dont la parole n'aura jamais tant porté que lorsqu'il était muet.

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