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Publié par Philippe LENOIR

The Social Network de David Fincher : Zuckerberg, le nerd à vif

Quentin Tarantino a fait encore monter la côte de The Social Network de David Fincher en affirmant récemment que c'était, de très loin, le meilleur film de la décennie 2010. On sera, pour notre part, moins affirmatif à lui décerner ce titre sur la décennie, mais prêt à admettre que The Social Network fut le film de l'année 2010 avec en embuscade The Ghost Writer de Roman Polanski. On pense même que ce n'est pas le meilleur film de Fincher auquel on préfère très nettement The Fight Club, The Gone Girl et encore plus Zodiac. Pourtant le réalisateur y signe l'une de ses plus belles mises en scène, caractérisée par une élégance discrète, mais plus encore par une direction d'acteurs au diapason de leurs personnages. Et pas n'importe lesquels s'agissant des hommes les plus puissants de la planète avec en tête de gondole Mark Zuckerberg, le créateur surdoué de Facebook. A l'époque, le milliardaire de l'internet n'avait que 26 ans et se voyait propulser nouveau roi du monde, suscitant les passions les plus folles autour de sa personne. Mais si The Social Network est un grand film, il le doit surtout à son scénariste, Aaron Sorkin, le showrunner étincelant de la série West Wings (A la Maison-Blanche) qui a su faire de la naissance de Facebook, une sorte de tragédie moderne qui illustre à merveille comment les sentiments humains les plus archaïques amènent les hommes à se surpasser, mais aussi à réveiller en eux les instincts les plus vils.

Aaron Sorkin se moque bien de savoir comment un génie de l'informatique a su coder le premier réseau social qui a connecté entre eux des centaines de millions de gens à travers le monde. Mais bien comment un jeune étudiant asocial et frustré s'est transformé en homme d'affaires assoiffé de pouvoir sur la base d'un happening informatique qui s'est révélée une idée de génie. Le film s'inspire d'une biographie non autorisée consacrée à Mark Zuckerberg que le principal intéressé a toujours qualifié de romance. Il en sera d'ailleurs de même pour le film de David Fincher qui sera vivement critiqué a posteriori par le big boss de Facebook. Car on l'aura bien compris, dans The Social Network, Mark Zuckerberg, incarné à merveille par Jesse Eisenberg, est un personnage qui suscite guère l'empathie, étant présenté comme froid, calculateur et asocial, un comble pour celui qui va présenter Facebook comme la plus incroyable agora planétaire pour se faire des amis. Le film se présente comme un puzzle d'une habileté redoutable jouant avec précision d'allers et retours entre la genèse du réseau social et les batailles pour en devenir le maître absolu. Au cœur du film, deux procédures judiciaires intenses qui exposent comment Mark Zuckerberg va sacrifier toute notion d'amitié pour prendre le contrôle absolu de son invention, écartant son meilleur ami Eduardo Saverin, ses premiers financiers, les frères Winklevoss, futurs inventeurs du Bitcoin et Sean Parker, le créateur du réseau d'échanges musicaux Napster. A chaque étape, on s'immisce avec fascination dans le quotidien des futurs maîtres du web participatif qui sont tous de jeunes étudiants qui, on va l'apprendre, sont surtout obsédés par l'idée de conquérir le maximum de filles.

D'où l'intérêt de la scène d'ouverture, un dialogue speed à la cafétéria entre Mark Zuckerberg et sa petite amie. Il s'affiche comme obsédé par l'idée de s'introduire dans les fraternités de la prestigieuse université et méprisant pour sa fiancée qui, à la fin de l'échange le plaque en le traitant de trou du cul. Le soir même, Zuckerberg, sous le coup de la frustration pirate l'intranet d'Harvard pour y créer un système de notations des plus belles étudiantes du campus. En moins d'une nuit, le prototype de Facebook va connaître un succès fulgurant qui va propulser internet comme le média de référence des temps nouveaux. David Fincher et Aaron Sorkin, maîtres du récit cinématographique et télévisuel, s'offrent avec délectation le scalp des maîtres du web, qui sous couvert d'apparence cool, se comportent comme tous les assoiffés de pouvoir depuis plus d'un siècle. La seule vraie différence, c'est le tempo du web qui peut bâtir des fortunes et des empires à la vitesse de l'éclair . Un monde toujours très masculin et misogyne qui rappelle le Brett Easton Ellis des années 80 où les femmes continuent de jouer les utilités sexuelles ; un monde où plus que l'argent, c'est le pouvoir et l'influence à dominer le monde qui motivent à briser les serments d'amitié, les pactes de fidélités, les idéaux de jeunesse... David Fincher peut compter sur ses comédiens pour incarner cette génération geek en panne d'émotions humanistes au profit d'une logique numérique binaire qui va les porter au sommet de l'olympe. En premier Jesse Eisenberg dans un rôle qui va lui coller à la peau, mais aussi Justin Timberlake et Andrew Garfield dans leurs meilleures prestations au service d'un réalisateur dans toute la plénitude de son talent. David Fincher, grand ordonnateur d'espaces et d'ambiances, signait avec The Social Network, une nouvelle forme de biopic qui défie le genre en s'attelant à une histoire qui est loin d'avoir donné son verdict. La fin du film montrait Zuckerberg seul au sommet d'une tour, prophétisant un destin à la Citizen Kane. Désormais, Facebook est critiqué de toutes parts pour son système intrusif dans la vie privée de ses abonnés ou son influence malsaine sur le système démocratique. De toute évidence, le film visait juste sur ce point : Mark Zuckerberg, malgré ses millions d'amis, est un homme seul face à des ennemis toujours plus nombreux.

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