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Publié par Philippe LENOIR

Sunset Boulevard de Billy Wilder : Hollywood en son miroir

Régulièrement, Hollywood se penche sur son propre statut de Babylone névrosée et cela donne bien souvent des films d'exception : Chantons sous la pluie de Stanley Donen et Gene Kelly, Les Ensorcelés de Vincente Minnelli, Mullholland Drive de David Lynch et bien d'autres encore... Mais l'un d'entre eux les surpasse tous car il fut sans doute le premier à en édifier la légende obscure avec une acuité qui conserve encore toute sa force. Il s'agit de Sunset Boulevard (Boulevard du Crépuscule), le diamant noir de l'immense Billy Wilder. Le film qui célèbre ses 70 ans, fascine d'autant plus les cinéphiles qu'il brouille les repères entre la fiction et la réalité de manière troublante. Autour d'une intrigue policière captivante digne des meilleurs films noirs, Billy Wilder dresse une vision sidérante d'Hollywood à travers le portrait tragique d'une ancienne star du muet qui rêve d'un retour à la lumière des projecteurs. Pour incarner cette actrice hantée par sa gloire défunte, Wilder engage Gloria Swanson qui fut elle-même une immense star du muet avant de voir son aura décliner progressivement au temps du parlant. On sait que d'autres actrices ont refusé le rôle, notamment Greta Garbo, qui ont saisi à quel point le scénario était d'une grande cruauté sur la manière dont Hollywood pouvait sacrifier ses idoles jusqu'à les faire sombrer dans la folie narcissique.

Gloria Swanson accepta le défi d'incarner Norma Desmond, ce qui lui permettra d'y trouver le plus grand rôle de sa carrière, mais sans jamais renouer avec le statut qu'elle possédait du temps de sa gloire passée. Favorite pour recevoir l'Oscar de la meilleure actrice pour sa performance hors-normes, Hollywood sans pitié, la remettra à sa place, celle d'une actrice d'un passé révolu. Mais Sunset Boulevard est bien plus qu'un autoportrait de Gloria Swanson malgré cette ligne de dialogue qui établira sa réputation jusqu'à la postérité : « Je suis une géante. Ce sont les films qui sont devenus petits. » C'est plutôt la vision cynique d'Hollywood par un artiste d'exception qui va bâtir l'une des œuvres les plus puissantes de l'histoire du cinéma. En 1950, Billy Wilder est déjà un réalisateur réputé, doublé d'un scénariste de haute volée, qui a signé Double Indemnity (Assurance Sur La Mort), The Lost Week-End (Le Poison) et A Foreign Affair (La Scandaleuse de Berlin). Un double statut exceptionnel, rarement accordé par les majors companies par crainte des puissants syndicats professionnels, auquel Billy Wilder ajoutera peu après la fonction de producteur. La Paramount lui témoigne toute sa confiance pour Sunset Boulevard, jusqu'à accepter d'être citée en son propre nom dans l'intrigue.

Billy Wilder et Gloria Swanson sur le plateau de Sunset Boulevard

Billy Wilder et Gloria Swanson sur le plateau de Sunset Boulevard

Une décision assez osée puisque Gloria Swanson fit au temps du muet, les beaux jours de la Paramount dans des films à succès avec Rudolf Valentino avant de s'émanciper en rejoignant la United Artist de Chaplin. Mais Sunset Boulevard sera bien un film où l'on ne pourra jamais démêler le vrai du faux, tellement Billy Wilder va en faire une mise en abyme déroutante et vertigineuse. Le seul personnage de pure fiction du film, c'est Joe Gillis incarné par l'épatant William Holden. Il symbolise la modernité minimaliste du jeu d'acteur de l'après-guerre face à une diva du muet ne jurant que par les rictus expressionnistes. Il est un scénariste fauché qui va accepter de réécrire un script qui doit relancer la carrière de Norma Desmond, cette ancienne star qui vit recluse dans un manoir décati de Sunset Boulevard en compagnie de son lugubre majordome. Son sort est fixé dès la première séquence du film, puisque son cadavre flotte dans la piscine. C'est donc un mort qui raconte en flash-back comment il en est arrivé à périr dans ce qu'il convoitait le plus : une vie de luxe hollywoodienne dans un manoir avec piscine. Il sera d'ailleurs bien plus que le script doctor de Norma, mais bien son gigolo qu'elle traite comme un objet sexuel qui lui appartient.

Mais si le film possède bien une trame policière qui conduit au meurtre de Joe Gillis, il reste avant tout une évocation funèbre de ceux qui ont été éjecté de l'usine à rêves. Le film est d'autant plus cruel que Billy Wilder convie à son projet les vrais fantômes de la Babylone californienne. En premier lieu Gloria Swanson dont les photos du temps de sa splendeur encombrent le manoir. Wilder va encore plus loin en lui faisant regarder au cours d'une projection privée Queen Kelly, l'un de ses films les plus célèbres mis en scène par Erich Von Stroheim, réalisateur banni d'Hollywood pour sa mégalomanie. Le comble étant évidemment que Von Stroheim joue le rôle du sinistre majordome qui veille sur son actrice qui fut autrefois son épouse quand il était roi d'Hollywood. Le réalisateur convie aussi d'anciennes stars du muet pour une partie de cartes dont l'un des joueurs n'est autre que le génial Buster Keaton plus fantômatique que jamais.

Gloria Swanson et Buster Keaton, deux anciennes gloires réunies dans Sunset Boulevard

Gloria Swanson et Buster Keaton, deux anciennes gloires réunies dans Sunset Boulevard

D'autres séquences suscitent le frisson comme celle où Gloria Swanson se déguise en Charlot, elle qui fut la partenaire de Charlie Chaplin. Mais le symbole est encore plus fort qu'une simple nostalgie à l'égard du vagabond le plus célèbre du monde. Le film se tourne à une époque où l'Amérique sombre dans le maccarthysme dont Charlie Chaplin est une cible à abattre. Hollywood est en train de lâcher son turbulent génie qui subit une violente campagne menée par le FBI pour ses mœurs dissolues et plus encore pour ses sympathies communistes. Wilder dénonce ainsi l'infamie d'Hollywood qui ne fait aucun cadeau, même à ses pionniers les plus prestigieux. Le réalisateur décrit également comment l'industrie du cinéma infantilise ses vedettes, favorise leurs caprices et leurs vices, flatte leur narcissisme à l'excès avant de les abandonner à leurs névroses quand ils ne correspondent plus au temps présent. Encore plus quand il s'agit des actrices soumises à l'éternelle jeunesse, ce qui entraîne Norma Desmond à subir des séances de soins esthétiques sans fin pour conserver son éclatante beauté afin de préparer son retour au cœur des studios.

Mais curieusement, le film n'est pas qu'une fable macabre sur le cinéma, car Billy Wilder, immigré juif d'Europe centrale sait à quel point Hollywood reste le refuge des passions créatrices et des plus grands talents. Il en témoigne dans la scène la plus émouvante du film quand Norma Desmond retourne aux studios de la Paramount où elle reçoit les témoignages d'affection des techniciens et des figurants qui la reconnaissent. Encore plus vertigineux, elle se rend sur le plateau du tournage de Samson et Dalila pour y rencontrer le vrai Cecil B. De Mille qui fut son metteur en scène au temps du muet pour le convaincre de lire son scénario du come-back. Une séquence de toute beauté où le visage de Gloria Swanson s'illumine aux feux des projecteurs, les seuls qui comptent vraiment. Tout le film balance ainsi entre fascination, affection et répulsion pour Hollywood jusqu'à la scène finale qui flirte avec le ridicule jusqu'au sublime. Billy Wilder remet Eric Von Stroheim derrière la caméra dirigeant une dernière fois Gloria Swanson en diva de cinéma. Les objectifs braqués sur elles sont ceux des journalistes qui se repaissent de la chute d'une ancienne gloire, mais qu'importe. Elle possède le port d'une reine du grand écran qui réclame son dernier gros plan pour l'éternité. Magistral !

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