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Publié par Philippe LENOIR

Autant en emporte le vent : Aussi splendide que complexe

HBO s'est offert une promotion mondiale pour le lancement de sa plate-forme SVOD en retirant Autant En Emporte Le Vent (Gone With The Wind) de son catalogue pour cause de racisme. La chaîne à péage qui révolutionna la fiction télévisuelle avec ses magnifiques séries comme Les Sopranos, The Wire ou Game of Thrones, a fait preuve d'un certain opportunisme sous couvert de participer à l'émotion mondiale suscitée par la mort de George Floyd. Mais le buzz médiatique a été d'une rare efficacité. Car HBO savait qu'elle ne s'en prenait pas à n'importe quel film, mais bien à un monument de l'histoire du cinéma. Encore en 2014, Autant En Emporte le Vent était cité comme le film préféré des Américains, ce qui confirmait sa suprématie dans l'inconscient populaire depuis sa sortie sur les écrans en 1939. Pour avoir eu le privilège de le voir sur grand écran dans une salle comble, il s'agit bien d'une œuvre d'une puissance étonnante marquant la quintessence du premier âge d'or du cinéma hollywoodien. Et déjà dans les années 80, personne n'était plus dupe que cette vision romantique et nostalgique des États du Sud n'était guère réaliste. Encore plus aujourd'hui à l'aune d'une œuvre de fiction qui a dépassé les 80 ans d'existence.

A cette époque où Hollywood cumulait les stéréotypes sur les afro-américains et témoignait d'une étonnante indulgence pour les États esclavagistes dans de très nombreux films. Sans parler du sort des Indiens dans une multitude de westerns ! De fait, l'harmonie qui lie les esclaves à leurs maîtres dans Autant En Emporte Le Vent serait, et c'est bien heureux, inimaginable dans une œuvre contemporaine. Surtout que de nombreux films ont traité de l'esclavage avec bien plus de discernement jusqu'à aujourd'hui. Et il est bien évident que le film doit susciter le malaise face aux caractères enfantins de certains personnages noirs, notamment l'insupportable Prissy dont la stupidité dépasse les bornes. Encore plus quand les esclaves témoignent de leur allégeance volontaire face à leurs maîtres blancs paternalistes à souhait. Mais il reste néanmoins peu probable que le film génère spontanément des racistes, des suprémacistes auprès de ceux qui le découvrent aujourd'hui. Que le film mérite une contextualisation peut s'entendre, mais le retirer de son catalogue expressément, s'apparente de fait à une censure qui dépasse la simple volonté de protéger les âmes ignorantes. Surtout que le caractère raciste d'Autant En Emporte le Vent a toujours fait l'objet de légitimes polémiques.

Sur le tournage du film. De gauche à droite : David O'Selznick, Victor Fleming, Vivien Leigh et Clark Gable

Sur le tournage du film. De gauche à droite : David O'Selznick, Victor Fleming, Vivien Leigh et Clark Gable

Gallimard en France se posa la question de publier le roman en l'état. Et lors de l'élaboration du scénario du film, à l'heure du New Deal de Roosevelt soutenu par Hollywood, le producteur David O'Selznick avait pointé tout ce qui pouvait être gênant, notamment cette vision romantique des champs de coton, les valeurs aristocratiques du Sud face à l'arrivisme corrupteur du Nord et plus encore la bienveillance face aux agissements du Ku Klux Kan naissant. Il n'en reste pas moins qu'Autant en Emporte le Vent reste un film exceptionnel et bien plus subtil qu'il n'y paraît. Il s'agit donc de l'adaptation d'un roman écrit par Margaret Mitchell en 1936, lauréat du prix Pulitzer. La romancière est un pur produit de cette vieille aristocratie sudiste qui a toujours vécu à Atlanta à une époque où la ségrégation raciale est légitimée en Géorgie. De fait, sa vision de la Guerre de Sécession est celle que lui a raconté sa famille, ce qui explique le tropisme gênant de son roman. Mais si le contexte historique d'Autant En Emporte le Vent est fondamental, il s'agit d'une œuvre de fiction romanesque, le récit initiatique de son héroïne Scarlett O'Hara, l'un des personnages féminins les plus fascinants de la culture populaire du XXe siècle.

 

Capricieuse et arriviste, romantique et amoureuse, dépourvue d'instinct maternel mais hantée par la figure du père, Scarlett est le moteur de l’œuvre et son vecteur d'attrait universel. Comme le raconte l'écrivaine Annie Ernaux qu'on peut difficilement soupçonner de nostalgie esclavagiste, Scarlett fut celle qui lui révéla à l'adolescence, la notion du sentiment amoureux, mais aussi celui de la combativité et de l'indépendance. Ce n'est pas pour rien que le rôle fut autant convoité dès que David O'Selznick fit l'acquisition des droits d'adaptation du roman. Quand il choisit Norma Shearer, le tollé du public fut tel que le producteur renonça. Paulette Goddard fut proche de l'obtenir, mais sa liaison scandaleuse avec Charlie Chaplin se révéla un obstacle insurmontable. O'Selznick, en génie du marketing, organisa même un casting dans toute l'Amérique pour trouver sa Scarlett où se présentèrent des milliers de jeunes femmes. Il finira par démarrer le film sans son actrice avec les scènes de l'incendie d'Atlanta. La légende veut qu'on lui présenta Vivien Leigh à la lueur des flammes, elle qui accompagnait son amant Laurence Olivier qui démarrait sa carrière à Hollywood. C'est donc une actrice anglaise qui décrocha le rôle le plus convoité d'Amérique. Ce qui fera dire dans les États du Sud : « Vaut mieux une britannique qu'une yankee ! ».

 

Margaret Mitchell, auteur d'un seul roman, l'un des plus célèbres du XXe siècle

Margaret Mitchell, auteur d'un seul roman, l'un des plus célèbres du XXe siècle

C'est dire si les antagonismes étaient encore puissants dans les années 30. De fait il est entendu que le film possède des relents nostalgiques douteux sur l'esclavage, une vision stéréotypée des Noirs dotés d'un accent caricatural et un message conservateur sur la terre de Tara seule à pouvoir régénérer son héroïne... Mais il recèle également des vertus modernes en présentant des personnages de femmes fortes face à des hommes en perte de repères. Scarlett et sa belle-sœur, la vertueuse Mélanie jouée par Olivia de Havilland, dévoilent chacune des capacités d'adaptation face au nouvel ordre politique comme avec le patriarcat. Pour les hommes, c'est quasiment l'inverse ! Même Rhett Butler, joué par Clark Gable possède une masculinité mise à rude épreuve. L'acteur, mâle alpha d'Hollywood, était réticent à jouer la scène où il pleure, craignant pour son image de marque de séducteur viril. Quant aux autres soupirants de l'héroïne, ils sont tous plus navrants les uns que les autres, sans parler de ce pauvre Ashley (Leslie Howard) encore plus sinistre au cinéma que dans le roman.. Là aussi, le film se montre plus subtil qu'on veut bien le prétendre. Ashley, l'aristocrate sudiste est bel et bien un homme du passé, incapable de prendre l'initiative. Tandis que Rhett Butler comprend dès la déclaration de guerre que ce monde régi par l'économie de l'esclavage court à sa perte. Scarlett O'Hara qui aime Ashley pendant les trois quart du film, finit par saisir, même un peu tard, que son cœur bât pour celui qui s'adapte au progressisme nordiste.

C'est le fond même du film avec son titre évocateur qui exprime que le Vieux Sud est balayé par le vent de l'Histoire. Et puis, le film possède des qualités artistiques époustouflantes enchaînant les morceaux de bravoure dans un format dément de quatre heures où le spectateur ne s'ennuie jamais. Dans un Technicolor sublime, le film étale une esthétique expressionniste d'un lyrisme échevelé, multiplie les teintes chromatiques selon les époques, allie l'intime au spectaculaire avec un brio inégalé. Certaines séquences ont bouleversé des générations de spectateurs, témoignant de la toute puissance du savoir-faire hollywoodien de l'âge d'or: les ombres de l'accouchement de Mélanie, l'abstraction de l'incendie d'Atlanta, le plan-séquence sur Scarlett au milieu des cadavres se concluant par le drapeau confédéré en lambeaux, cette montée d'escalier qui précède le viol de Scarlett par son époux éméché, l'arbre décharné ou fleuri qui surplombe Tara, la musique de Max Steiner, le Taratata de Scarlett au « Frankly, my dear, I don't give a damn » de Rhett... Le tout dans une totale cohérence artistique malgré la succession de trois réalisateurs, George Cukor,Victor Fleming et Sam Wood mis à rude épreuve par celui qui en fut le véritable auteur, son producteur démiurge et mégalomane David O'Selznick.

Ce qui fait bien d'Autant en Emporte le vent, la quintessence du film de studio hollywoodien du premier âge d'or, mais aussi la vision personnelle d'un homme qui sut fédérer les plus grands talents de son époque pour donner naissance, sinon à un chef d'oeuvre, à un film qui s'inscrit dans le patrimoine du cinéma. Sans oublier qu'il permit à Hattie McDaniel, la fameuse Mamma de Scarlett, d'obtenir l'Oscar, une première pour une actrice noire dans une catégorie du meilleur second rôle féminin où concourrait également Olivia de Havilland. C'est bien la complexité d'un film dont la popularité est d'évidence liée à ses personnages romanesques, sa splendeur artistique et ses acteurs, bien plus qu'à son projet révisionniste ou raciste qui mérite du débat plutôt que de la censure.

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