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Publié par Philippe LENOIR

Psychose a 60 ans : l'expérience de la terreur selon Alfred Hitchcock

Psychose reste, 60 ans après sa sortie en salles, l'un des films les plus célèbres de l'histoire du cinéma. Sans doute car il contient l'une des séquences les plus admirées, analysée, copiées, disséquées de tous les temps. Sept jours de tournage, soixante dix plans différents où le spectateur assiste sidéré, après moins d'une heure de film au meurtre de l'héroïne sous la douche, tuée par plusieurs coups de couteau. Alfred Hitchcock a, de toute évidence, voulut faire Psychose uniquement pour édifier cette séquence conçue comme un instant de terreur inédit au cinéma. Encore aujourd'hui, le meurtre sauvage de Marion Crane conserve une capacité de fascination intacte, même quand on le regarde isolé du reste du film. Hitchcock en a fait une quintessence de l'art cinématographique dans l'enchaînement des plans, la multiplication des signaux sonores, la musique stridente puis vrombissante de Bernard Herrmann. Et pourtant, c'est une séquence abstraite qui suggère l'horreur plus qu'elle ne la montre. Mais combien de spectateurs ont cru voir les seins de Janet Leigh, combien ont vu le poignard lacérer la chair de la victime, combien ont vu gicler le sang... Pourtant, rien de tout cela n'apparaît à l'écran à cause de l'effet de sidération que la séquence provoque à ce moment du film. Un effet de surprise où le cinéaste tue la star du film qui pourrait s'opposer à sa théorie du suspense, mais de fait l'augmente pour une seconde partie où le spectateur est conditionné à vivre le paroxysme de l'effroi.

Car Alfred Hitchcock souhaitait avec Psychose offrir aux spectateurs une œuvre de manipulation totale par sa mise en scène, sa narration et sa direction d'acteurs. De tous ses films, Psychose est celui qui s'affiche comme le plus expérimental tout en se confrontant aux mythes du cinéma hollywoodien. C'est sans doute l'essence même d'un vrai chef d’œuvre de mixer la culture savante et le divertissement de masse. Et Psychose est bel et bien un chef d'oeuvre qui ouvre Hollywood à la modernité. Car en 1960, si le cinéma américain vit encore un âge d'or avec le triomphe de Ben-Hur de William Wyler, la création se situe plutôt en Europe. C'est l'année d'About de Souffle de Jean Luc Godard, de La Dolce Vita de Federico Fellini ou de L'Avventura de Michelangelo Antonioni, des films qui inventent de nouvelles écritures cinématographiques. C'est aussi l'avènement de la télévision dans la plupart des foyers américains qui modifie en profondeur la perception de la fiction. Alfred Hitchcock est très sensible à toutes ces évolutions. Il est déjà très investi dans la production télévisée avec sa célèbre série Alfred Hitchcock Presents dont il a réalisé de nombreux épisodes. Il apprécie la légèreté des tournages de télévision comme il regarde avec envie la manière dont les cinéastes européens montrent l'évolution des mœurs, notamment la sexualité.

Alfred Hitchcock sur les lieux du crime pour un spot promotionnel du film

Alfred Hitchcock sur les lieux du crime pour un spot promotionnel du film

De plus, le maître vit, à titre personnel, la période la plus féconde de sa carrière avec la réalisation coup sur coup de deux de ses plus grands chefs d’œuvres, Vertigo et La Mort Aux Trousses. Deux films très différents, mais dans lesquels le cinéaste démontre avec un brio étincelant qu'il est bien un auteur qui, sous couvert de divertissement policier ou d'espionnage, approfondit ses théories sur l'influence des images. Mais il veut aller encore plus loin avec Psychose qui sera, comme il le dira à François Truffaut, « un film qui appartient aux cinéastes. » Un film qui va le passionner car il est l'aboutissement de sa théorie sur la capacité du cinéma à susciter des émotions de masse. Il jette donc son dévolu sur Psycho, un roman de Robert Bloch qui le fascine pour une seule raison ; le meurtre soudain de l'héroïne sous la douche. Alfred Hitchcock veut en faire la séquence charnière du film. Devant la frilosité des studios à financer ce projet, le cinéaste décide de le produire lui-même avec une volonté de réduire les coûts en s'inspirant des méthodes de la télévision et en renouant avec le noir et blanc. Ce sera d'ailleurs au passage sa plus belle opération financière puisque le film coûtera 800 000 dollars et en rapportera treize millions lors de sa première exploitation en 1960. Mais cette volonté de produire le film à l'économie lui donne une modernité étrange entre l'objet télévisuel, le film noir de série B et le cinéma d'art et et essai à l'européenne.

Pour jouer Norman Bates, il engage Anthony Perkins qui n'a rien à voir avec le personnage du roman décrit comme âgé, laid et obèse. Mais en plus d'un physique avenant et fragile, Perkins a aussi l'avantage d'être inconnu du grand public et raisonnable sur le plan financier. En revanche, pour incarner Marion Crane, il lui faut une star. Ce sera Janet Leigh qui acceptera de diviser par quatre son cachet habituel. Car c'est elle qui porte l'essentiel du film, malgré sa disparition prématurée. Tout d'abord dans la première partie où on la suit comme l'auteur d'un vol, (le fameux Mac Guffin hitchcockien) qu'elle commet par amour, dans sa fuite en voiture jusqu'à l'arrêt fatal au Bates Motel, par son meurtre sous la douche qui permet l'effet de sidération qui ouvre la seconde moitié du film. Mais aussi dans la seconde partie où le spectateur est hanté par sa mort aussi imprévisible. Janet Leigh s'y révèle époustouflante en femme qui, sur un coup de folie, scelle son funeste destin. Son regard perdu au volant de sa voiture est une performance inoubliable. Elle atteint le potentiel érotique des héroïnes hitchcockiennes les plus fameuses, mais sans le glamour habituel dans lequel le maître a aimé diviniser Grace Kelly ou Kim Novak. C'est l'une des grandes idées de Psychose : susciter l'empathie pour ses deux protagonistes principaux, deux âmes solitaires qui n'auraient jamais dû se croiser.

Le voyeurisme, grand thème du cinéma d'Alfred Hitchcock

Le voyeurisme, grand thème du cinéma d'Alfred Hitchcock

Malgré son forfait, le spectateur veut que Marion échappe à la police comme il souhaitera de la même manière que sa voiture s'enfonce dans l'étang avec son cadavre à l'intérieur. Hitchcock nous fait les complices de Marion Crane, amoureuse désespérée, puis de Norman Bate victime de la folie de sa mère. Hitchcock y développe également son envie de modernité, notamment dans son évocation de la violence, du voyeurisme, de la sexualité, du péché, de la castration maternelle, des obsessions récurrentes de toute son œuvre.. Encore sous l'emprise du Code Hays, le cinéaste devra refréner ses envies d'en montrer davantage. Janet Leigh conservera son soutien-gorge dans la scène d'ouverture face à John Gavin torse nu. Néanmoins, en 1960, une telle scène révélait un interdit dans le cinéma américain, celui de montrer un couple illégitime qui venait de faire l'amour dans une chambre d'hôtel à l'heure de la pause-déjeuner. Quant à la scène de la douche, elle fut disséquée au montage pour éviter la censure. Psychose est également un film tout en géométrie dès le générique de Saul Bass qui joue des lignes horizontales et verticales qu'on retrouve ensuite dans le panoramique sur la ville de Phoenix, dans la chambre d'hôtel avec les amants debout devant les stores et surtout au motel Bates horizontal dominé par la maison familiale tout en verticalité dans ce style gothique californien cher à Hitchcock comme à Edward Hopper.

Il y a aussi tous ces cercles, des phares de voiture qui aveuglent Marion dans sa fuite, les lunettes noires du policier, l’œilleton qui permet à Norman de reluquer Marion, le pommeau de la douche, le trou d''évacuation où le sang s'échappe jusqu'à l’œil sans vie de la victime qui fixe la caméra... Tous ces effets visuels se concentrent dans la première partie renforçant l'effet d'oppression pour mieux pétrifier le spectateur dans une seconde partie où va se révéler le mystère horrifique. Rien n'est laissé au hasard dans un film dont le thème principal est justement le hasard : une caméra qui s'invite par la fenêtre dans une chambre d'hôtel, un néon de motel qui clignote par une nuit pluvieuse...Hitchcock croit tellement au pouvoir des images que le films se déroule sans parole pour presque la moitié de sa durée. En créateur démiurge, il propose un jeu dont lui seul connaît la règle, mais en ayant toujours le souci de son unique partenaire, le spectateur. Même si on peut préférer, comme c'est notre cas, Vertigo et La Mort aux Trousses, force est d'admettre que Psychose est un aboutissement artistique en ce sens que le cinéaste y livre son film le plus formel, le plus épuré, le plus abstrait... Une œuvre d'art qui continue d'exercer une fascination unique, soixante ans après sa création.

http://philippelenoir-popculture.com/2019/11/l-integrale-alfred-hitchcock-a-la-cinematheque-rend-honneur-au-maitre-absolu-du-cinema.nos-cinq-films-majeurs-fenetre-sur-cour-verti

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