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Publié par Philippe LENOIR

Michel Piccoli : Une vie de cinéma en cinq rôles majeurs

Évoquer la carrière de cinéma de Michel Piccoli donne sacrément le tournis. Même son statut reste ambigu parmi les hommages qui se sont multipliés depuis l'annonce de sa disparition ce 18 mai 2020. Entre monstre sacré et anti-star, tout le monde détient une part de vérité sur lui à l'heure du bilan d'une vie d'artiste que l'on pourrait résumer par un plaisir permanent et exigeant. L'homme a marqué l'inconscient cinéphile en échappant à toutes les étiquettes, en s'émancipant de toutes les chapelles. Une forme de liberté, mais aussi d'avidité à servir un cinéma qui a mis du temps à lui faire les yeux doux. Rien d'évident en lui : ni la beauté d'Alain Delon, ni la désinvolture de Jean-Paul Belmondo, ni le charme d'Yves Montand, ni la puissance de Lino Ventura... Mais un peu de tout cela quand même quand son nom s'impose à partir des années 60 au sein d'un cinéma européen foisonnant qu'il va servir en exposant sa force qui mêle virilité et opacité. Après une décennie à jouer les utilités dans le cinéma français, il explose dans Le Mépris de Jean-Luc Godard qui en fait illico une vedette face à l'icône Bardot. Mais contre toute attente, il ne sera jamais connoté Nouvelle Vague cherchant plutôt à varier les plaisirs dans ce qui fut longtemps la richesse du cinéma européen, celle d'auteurs capables de proposer des films intelligents, populaires, parfois provocants, qui suscitent les émotions comme la réflexion.

De Demy à Chabrol, de Sautet à Bunuel, de Deville à Malle, de Ferreri à Rivette, Michel Piccoli va offrir sa capacité à incarner l'homme moderne dans toute sa complexité. Il s'affirme même comme un séducteur, voire un sex-symbol des seventies au cours de cette parenthèse enchantée où il est encore autorisé de cloper, de boire, de bouffer et de baiser sans se soucier du lendemain. C'est de toute évidence l'apogée de la touche Piccoli qui alterne la perversité malicieuse chez Bunuel, la satire sulfureuse chez Ferreri et la force tranquille chez Sautet. En funambule aguerri, l'acteur va trouver son point d'équilibre qu'il ne lâchera jamais entre un cinéma aventurier et une production plus conventionnelle. Au bout du compte, rarement un acteur français aura su naviguer avec une telle aisance, une telle envie dans le cinéma avec de belles fidélités à Oliveira ou Ruiz, des expériences novatrices chez Carax ou Doillon... Une carrière en tout point exemplaire et semble-t-il, une belle vie même si le comédien n'était pas du genre à exhiber son bonheur domestique, conjugal et familial. De cette filmographie en kaléidoscope, nous avons tenté de retenir cinq films qui, selon nous, explique le charme aussi discret que persistant de Michel Piccoli.

Le mépris Jean Luc Godard 1963

Michel Piccoli : Une vie de cinéma en cinq rôles majeurs

Plus qu'un film, c'est un monument universel qui contient à lui tout seul ou presque l'essence même du cinéma de Jean-Luc Godard. Une recherche esthétique foisonnante où se mêlent l'envie de statufier le mythe Bardot, de glorifier le veux maître Fritz Lang, de magnifier la Méditerranée comme berceau de la culture, de trouver le curseur entre l'esprit Nouvelle Vague, le faste de Cinecitta et le classicisme hollywoodien... Et Michel Piccoli là-dedans qui tient le rôle le moins reluisant, celui du scénariste ambitieux et veule prêt à sacrifier son amour pour la gloire. De Capri à l'Alfa Romeo, rien n'est méprisé autant que lui. Et pourtant, le comédien trouve assez de ressort pour trouver sa place, lui qui est le seul à ne pas être une vedette à l'époque du tournage. Cela fait une dizaine d'années que Michel Piccoli cherche à se faire une place dans le cinéma français quand Jean-Luc Godard l'engage pour devenir l'objet du mépris de Brigitte Bardot. Mais si c'est elle qui accroche toute la lumière aveuglante du film, on n'imagine pas un autre acteur pour incarner celui qui va cristalliser la crise qui couve au sein du couple. Il est celui qui ne comprend rien aux aspirations de Camille et qui se désole de la futilité apparente du cinéma. Avec son chapeau vissé sur la tête, Michel Piccoli imprime le film de sa présence ou plutôt de son absence. Sa silhouette face à l'immensité de la mer sur la terrasse de la villa Malaparte, est désormais scotchée à notre rétine de cinéphile.

Max et les ferrailleurs Claude Sautet 1971

Michel Piccoli : Une vie de cinéma en cinq rôles majeurs

On l'a constaté à l'annonce de sa disparition, Michel Piccoli reste, pour le public français, le partenaire idéalisé de Romy Schneider dans les films de Claude Sautet. C'est surtout vrai pour Les Choses De La Vie, le premier film qui réunit ce couple iconique du cinéma des années 70. Mais pour notre part, on préfère Max Et Les Ferrailleurs que Claude Sautet tournera un an plus tard. Le réalisateur y délaisse momentanément la sociologie bourgeoise qui fera sa réputation pour renouer avec le film noir de ses débuts. Michel Piccoli est un flic obsessionnel qui va manipuler une bande de petits truands en entretenant une relation perverse avec une prostituée incarnée par Romy Schneider. Celle-ci, amie du chef des ferrailleurs, va pousser les malfrats vers un hold-up grâce aux informations données par ce policier solitaire et hermétique. C'est l'un des films les plus âpres de Claude Sautet, même si on y retrouve sa capacité à brosser un portrait affectueux des petits escrocs de banlieue. Mais c'est encore le couple formé par Michel Piccoli et Romy Schneider qui concentre l'intérêt du cinéaste. Romy Schneider y est d'une beauté fracassante, notamment dans la fameuse scène où Michel Piccoli la prend en photo dans son bain. Sa personnalité généreuse et libérée va finir par fragmenter la froideur effrayante d'un flic rendu fou par sa volonté d'obtenir un flagrant délit au mépris de toute légalité. Piccoli y trouve l'un des plus grands rôles de sa carrière, monstre sans émotions qui augure celui que tiendra Daniel Auteuil dans Un Coeur en Hiver vingt ans plus tard. Sautet a souvent dit que c'était son film préféré des années 70, mais son échec commercial conduira le réalisateur à remiser ses idées noires à plus tard.

Une étrange affaire de Pierre Granier-Deferre 1981

Michel Piccoli : Une vie de cinéma en cinq rôles majeurs

Michel Piccoli vient de vivre des années 70 resplendissantes au sein du cinéma européen où il a enchaîné les grands rôles chez Sautet, Ferreri ou Bunuel. Ce qui lui permet d'être une tête d'affiche appréciée dans des productions plus traditionnelles. Et comme c'est le cas ici, cela peut générer de franches réussites. C'est sans doute le meilleur film de Pierre Granier-Deferre, un réalisateur qui sait depuis une décennie, servir les têtes d'affiche du cinéma français. Il offre à Piccoli un rôle en or, celui d'un ogre du patronat qui va soumettre son emprise sur l'un de ses employés au point d'empiéter sur sa vie de couple. Le couple en question, c'est Gérard Lanvin et Nathalie Baye qui symbolisent les jeunes pousses du cinéma face à une vedette confirmée. On peut parler d'ogre car le film s'apparente au final à un conte qui détient une part de fantastique. Au départ, le film est une pure satire sociale qui décrit les relations hiérarchiques au sein d'une entreprise à une époque où le chômage de masse se répand... Pour conserver son poste et même progresser dans sa carrière, le jeune cadre semble prêt à concéder tout son temps au chef d'entreprise qui le lui réclame à tout instant. Mais au fur et à mesure, leurs liens hiérarchiques se transforment en relations filiales, chacun des deux ayant eu à subir dans leur jeunesse l'absence du père. Michel Piccoli excelle dans ce rôle ambivalent, entre manipulation perverse et tendresse paternaliste. Entre suavité et vulgarité, il dessine un personnage névrosé à l'extrême, ce que l'on appelle désormais un pervers narcissique, capable d'établir une forme de terreur dans son entourage professionnel par une séduction aussi malsaine que fascinante. Un très bon film pour lequel Michel Piccoli aurait pu obtenir le César qu'il n'a jamais obtenu...

La Belle noiseuse de Jacques Rivette 1991

Michel Piccoli : Une vie de cinéma en cinq rôles majeurs

Lors de sa présentation à Cannes, le film est surtout axé sur la performance d'Emmanuelle Béart qui a accepté de jouer le rôle du modèle nu d'un peintre qui rêve de créer son ultime chef d'oeuvre, La Belle Noiseuse, un tableau inachevé dont le premier modèle était son épouse incarnée par Jane Birkin. En effet, Emmanuelle Béart y a trouvé le plus grand rôle de sa carrière, bien plus par son jeu époustouflant où elle subit les humiliations d'un artiste égaré dans son obsession picturale que par la nudité qu'elle expose tout au long du film. Disons le tout net, c'est l'un des films les plus puissants de Jacques Rivette, un chef d'oeuvre captivant qui expose les souffrances qu'engendre la création sur l'artiste, mais aussi sur ceux qui doivent supporter ses doutes et ses colères. Michel Piccoli incarne à merveille ce peintre qui, sous couvert de restituer l'âme humaine sur la toile, confisque toute émotion à son modèle pour en faire un pantin qu'il articule selon sa volonté. Car seule compte la vérité du corps presque de manière mécanique et technique. Le film enclenche un véritable suspense sur la possibilité d'achever ce tableau essentiel en moins d'une semaine. Chaque séance est un duel entre le peintre et son modèle, lui confus face à un tableau qu'il ne ne peut rater, elle rebelle à l'idée d'être une pâte à modeler plutôt qu'un objet de désir. Le film jusqu'au bout conserve une ascèse esthétique autour de deux protagonistes qui se défient, se cherchent, se provoquent pour toucher du doigt le mystère de la création faite essentiellement d'esquisses brouillonnes. Michel Piccoli au sommet de son art, est bouleversant, car il y dévoile une fragilité nouvelle à l'heure où la vieillesse annonce le compte à rebours de l'existence.

Habemus Papam de Nanni Moretti 2011

Michel Piccoli : Une vie de cinéma en cinq rôles majeurs

C'est le dernier grand rôle au cinéma de Michel Piccoli et pas n'importe lequel puisqu'il s'agit du Pape en personne. Et on doit bien avouer que le mâle alpha du cinéma des seventies, porte désormais en lui cette bonhomie bienveillante qui sied aux successeurs de Saint-Pierre. Le film n'est pas une satire grinçante de plus sur les coulisses de la papauté, mais le portrait affectueux d'un homme qui se voit charger d'une mission trop lourde pour lui. Le film démarre au moment du conclave qui réunit les cardinaux pour élire un nouveau pape. Cela tombe donc sur le cardinal Melville qui semble totalement étranger aux stratégies vaticanes qui vont amener ses collègues à le désigner. Apeuré jusqu'à l'hébétement, le nouveau pontife va pousser un hurlement de désespoir au moment où il doit apparaître au balcon pour être présenter au monde. S'ensuit une fable tragi-comique où le pape finit par s'échapper du Vatican pour errer en costume de ville dans Rome. Le pape va profiter de ces derniers instants incognito pour renouer avec sa part d'enfance, notamment ce temps où il aspirait à devenir comédien. Michel Piccoli qui fut si souvent féroce, cynique et pervers dans ses grands rôles, trouve dans ce film brillant de bout en bout, cette part de naïveté, de tendresse et de mélancolie de ceux qui savent que la vie est un cadeau dont il faut goûter les plaisirs ultimes avec une joie renouvelée. En même temps, l'acteur impose une forme de sagesse, une saine autorité, ce qui explique sans doute pourquoi les prélats du Saint-Siège ont voté pour lui. Piccoli joue de ses gestes, de ses regards, de sa démarche pour figurer un pape divinement humain.

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