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Publié par Philippe LENOIR

Kraftwerk, le groupe messianique de la pop électronique

L'annonce du décès de Florian Schneider, membre fondateur du groupe Kraftwerk, a suscité une onde de choc dans le monde entier. On était loin de l'hystérie collective que suscite la disparition d'une pop star, d'autant que la nouvelle a été confirmée plusieurs jours après ses funérailles. Mais plutôt d'une ferveur quasi-mystique autour d'un artiste qui a influencé la musique populaire à un niveau historique avec son partenaire Ralf Hütter. Car le groupe allemand, pionnier de la musique électronique dans les années 70, a bouleversé les codes de la pop music à l'instar des plus grands. Pour ainsi dire, toute la musique qui triomphe depuis quarante ans doit une fière chandelle à Kraftwerk, que ce soit dans le rap, la dance music, la pop et le rock. De Jay-Z à Daft Punk, de Coldplay à Bowie, de Madonna à David Guetta, de Pet Shop Boy à Depeche Mode, tous ont payé leur écot à ce groupe qui a réussi une synthèse assez unique entre l'avant-garde artistique et la musique populaire. Il est désormais acquis que Kraftwerk est aux musiques électroniques et industrielles ce que furent les Beatles à la pop psychédélique et mélodique au cours des années 60. Même si la popularité des Allemands, n'a rien de comparable à celle du quatuor anglais, leur musique s'enracine plus profondément dans l'inconscient actuel. Les boites à rythmes, les harmonies électroniques, le sampling, les paroles répétitives, les voix désincarnées par le vocoder ou l'autotune sont quelques-uns des legs de Kraftwerk à l'industrie musicale contemporaine.

Le groupe allemand a également contribué à faire de ses concerts des concepts futuristes à la pointe des technologies numériques qui se déclinent désormais à l'infini dans toutes les prestations scéniques des stars de la pop mainstream. Sans oublier que Kraftwerk fut le premier groupe musical à prophétiser la domination de l'informatique, du digital et de la robotique dans notre vie quotidienne. Tout a commencé au début des années 70 quand Florian Schneider et Ralf Hütter, deux jeunes artistes originaires de la Rhür, land industriel de l'Allemagne de l'Ouest, unissent leur talent dans cette nouvelle vague du rock germanique que l'on dénommera Krautrock, un genre qui mêle le progressif et les synthés dans une ambiance new age. Pour les Anglais qui dominent la pop music, cette musique germanique est très largement méprisée et moquée, d'autant que les antagonismes restent vivaces, trente ans après la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Kraftwerk va donc plutôt chercher à se singulariser en s'inspirant du modernisme allemand, du Pop Art et des nouvelles technologies balbutiantes. Et tandis que la vague punk s'apprête à lancer son No future à grands coups de guitares rageuses et désordonnées, Florian Schneider et Ralph Hütter élaborent un univers futuriste sur la base d'une musique électronique aux caractéristiques industrielles et métronomiques. Leur paradoxe est de puiser dans un futur qui s'inspire du passé, entre l'expressionnisme du Metropolis de Fritz Lang, du minimalisme du Bauhaus, du constructivisme russe, du figuratif manufacturé du Pop Art...

Kraftwerk trouve sa voie, celle qui dépasse les codes habituels de la musique pour l'amener vers un concept artistique total. C'est l'album Autobahn qui propulse la fusée Kraftwerk en 1975, même si on perçoit encore sur le disque des résistances new age. Mais cette œuvre maîtresse est un véritable succès qui permet au groupe de persister vers l'électronique absolu un an plus tard avec l'album Radioactivity qui contient le hit planétaire du même nom. Un titre historique qui permet de découvrir des artistes pop qui se présentent en costume cravates sur scène comme de simples employés de bureau. Loin, très loin des gimmicks des rock stars exubérantes et décadentes des seventies. C'est l'apogée commerciale de Kraftwerk qui va enchaîner les disques de référence avec Trans Europe Express, The Man Machine et Computer World, des albums novateurs qui contiennent leurs lots de classiques et de tubes. Une musique envoûtante, mélancolique, étrange jusqu'à l'effroi, mais aussi étonnamment dansante, hypnotique jusqu'à la transe. Leur influence va, des lors, s'immiscer dans la pop music, notamment chez David Bowie lors de sa trilogie berlinoise, la new wave de Depeche Mode ou de New Order, le hip hop des pionniers comme Afrika Bambaata jusqu'à l'émergence de la techno-house de Detroit. Alors que Kraftwerk se met en veilleuse dans les années 90, leur répertoire devient l'un des plus samplés ou imités de l'histoire de la musique moderne. Florian Schneider et Ralf Hütter qui cultivent le secret jusqu'à l'obsession, refusent des ponts d'or pour collaborer avec des stars comme Michaël Jackson.

A partir des années 2000 qui s'ouvrent avec le succès de l'album Tour de France Soudtrack, ce sont les concerts du groupe allemand qui font événement sur la planète. Kraftwerk peaufine au fil des années des spectacles qui s'imposent comme des expériences sensorielles et visuelles inspirées des installations d'art contemporain. Ce n'est pas un hasard si les concerts de Kraftwerk délaissent au fil du temps les salles de spectacle au profit des musées comme le MoMa de New York, la Tate Modern de Londres ou la Fondation Louis Vuitton à Paris. Néanmoins, la créativité de Kraftwerk fait défaut, donnant l'impression de récolter les fruits de leur prestige sans être en capacité d'imaginer de nouvelles musiques. Est ce la raison pour laquelle Florian Schneider quittera Kraftwerk sans tambour ni trompette au mitan des années 2000, laissant la destinée du collectif à Ralph Hütter ? Jamais Florian Schneider n'évoquera son départ. Quant à Ralph Hütter, il ne concède quasiment plus aucune interview. Mais peu importe, pour beaucoup de ses exégètes, Kraftwerk est désormais une œuvre d'art qui se visite à l'infini. Et comme telle, elle restera vivante, même après le trépas de ses créateurs à l'instar d'un tableau de Picasso, d'une sculpture de Rodin ou d'une sérigraphie de Warhol. Les robots, comme les algorithmes sont, après tout, immortels !

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