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Publié par Philippe LENOIR

In The Mood for Love, le poème d'amour obsédant de Wong Kar-waï

Il y a vingt ans, Wong Kar-waï présentait au festival de Cannes, son septième film, une histoire d'amour impossible entre un homme et une femme, voisins de palier dans une pension modeste du Hong-Kong des années 60. Un choc esthétique fulgurant qui allait faire chavirer les cinéphiles du monde entier, notamment en France où le film dépassera le million d'entrées. Encore aujourd'hui, In The Mood For Love continue de susciter un culte intense. Au point que le film devait être célébré dans une version restaurée au festival de Cannes pour ses vingt ans et bénéficié d'une sortie en salles pendant l'été. La crise sanitaire a reporté cette réjouissante perspective à l'automne pour une présentation au festival Lumière de Lyon (10 au 18 octobre), puis une ressortie en salle le 2 décembre. Car il y a des films qui, plus que d'autres, nécessitent l'expérience de la salle de cinéma. In The Mood For Love mérite vraiment le grand écran et l'obscurité d'une projection en salle. Comme l'indique le titre, le film se situe dans l'ambiance de l'amour, un amour intemporel d'autant plus fascinant qu'il n'est, de toute évidence, pas consommé. Et c'est bien ce postulat d'une passion naissante, mais à peine effleurée qui a provoqué un tel engouement pour ce film follement romantique qui nous renvoie à nos propres incertitudes, nos propres regrets face au sentiment amoureux. Quand il présente In The Mood For Love à Cannes, Wong Kar-waï est déjà un cinéaste reconnu dans la sphère cinéphile. Ses films précédents en ont fait une valeur montante d'un cinéma chinois moderne, stylisé et libéré à l'image de la romance homosexuelle Happy Together qui avait remporté le prix de la mise en scène à Cannes en 1997.

Mais sous les effets de sophistication de ce film, Wong Kar-waï exprimait encore une forme de naturalisme en phase avec sa volonté explicite de briser les tabous de la société chinoise. Avec In The Mood For Love, on découvrait un cinéaste qui délaissait les affres des jeunes adultes de son époque pour plonger dans le Hong-Kong des années 60, celui de sa propre enfance. L'action se situe dans une sorte d'hôtel meublé où vivent principalement des familles qui viennent de Chine pour accéder à leur rêve hong-kongais. Le film démarre avec l'emménagement de deux couples qui vont se retrouver voisins sur le même palier, un long couloir qui semble sans fin. De ces deux couples, on ne verra que les deux protagonistes principaux, Monsieur Chow, journaliste dans un quotidien local et Mme Chan, secrétaire. Tous deux comprennent au bout de quelques temps que leurs conjoints entretiennent ensemble une liaison adultère. Une situation qui va les amener à se croiser de plus en plus souvent, se lier d'amitié puis se laisser envahir par un sentiment amoureux aussi profond qu’évanescent. Wong Kar-waï convoque dans son film les influences des grands maîtres du mélodrame flamboyant, ceux qui ont su avant lui traduire l'irrésistible attirance des êtres les uns envers les autres d'un seul regard furtif, d'un rire gêné, d'un geste maladroit, d'une main fébrile...

In The Mood for Love, le poème d'amour obsédant de Wong Kar-waï

Comme chez Nicholas Ray, Douglas Sirk, Rainer Werner Fassbinder ou Pedro Almodovar, le cinéaste chinois resserre le cadre autour de son couple, étouffant leurs élans du coeur dans un décor claustrophobique, labyrinthique dans un Hong-Kong fantasmé par les néons fluorescents, la pluie battante... On y perçoit aussi le fétichisme glamour d'Alfred Hitchcock avec des références à Vertigo dans la manière de filmer ses deux êtres en quête d'un ailleurs vers lequel ils n'oseront jamais aller. La coiffure impeccable de Maggie Cheung, ses robes démentes qui corsètent son corps jusqu'au cou, la fumée des cigarettes de Tony Leung (Prix d'interprétation à Cannes), cette cravate qui lui enserre la gorge sont les signes avant-coureurs d'une passion dont la beauté est dans son incapacité à se vivre de manière charnelle. Car c'est bien le Mood qui est l'enjeu dérisoire et grandiose de ce grand film contemplatif et abstrait sur le sentiment amoureux qui ne peux s'exprimer que dans une geste à peine esquissée. Pour cela, Wong Kar-waï utilise les artifices du cinéma avec un art consommé pour dilater le temps, donner à cette brève rencontre une forme d'éternité.... Ici, les corps se frôlent dans des couloirs exigus, les regards se cherchent pour mieux se fuir, les mouvements expriment la recherche de l'être désiré. Des ralentis sublimes, une caméra sensuelle, des fondus au noir et ce thème musical, sorte de valse mélancolique aux violons déchirant de Shigeru Umebayashi illustrent cette merveilleuse idylle sans issue.

 

Chaque sortie de Madame Chan pour acheter un bol de nouilles fumantes s'assimile à l'espoir d'une étreinte furtive avec Monsieur Chow qui l'attend, le regard perdu dans les volutes de cigarette. Mais leurs seuls instants charnels sont de charmants repas qu'ils s'offrent pour rompre leur solitude. La nourriture devient dès lors leur langage érotique, cette manière de partager une part d'intimité, quelques brefs instants de bonheur à deux. Le succès mondial du film va placer Wong Kar-waï dans la position du cinéaste démiurge laissée vacante par la disparition de Stanley Kubrick. Mais l'artiste aux lunettes noires aura bien du mal à se remettre de son chef d’œuvre auquel il donnera une suite futuriste, ce 2046, où l'on retrouve Monsieur Chow devenu écrivain raconter comment il tente d'oublier avec d'autres, le fantôme de celle qu'il ne possédera jamais. Sorte de Blade Runner proustien un peu confus, le film n'aura pas la limpidité universelle de In The Mood For Love. Son dernier film, The Grandmaster en 2013, biographie du maître de kung-fu de Bruce Lee, semblait démontrer une forme d'usure du cinéaste dans des formes esthétisantes tournant à vide. Il n'empêche que chaque information annonçant son retour derrière la caméra est vécue avec fébrilité par la planète cinéma. Comme une envie irrésistible de renouer encore une fois avec ce si désirable Mood for Love qui berce encore la mélancolie de nos amours perdues à jamais.

Wong Kar-waï

Wong Kar-waï

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