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Publié par Philippe LENOIR

Ian Curtis, la légende noire et tourmentée de Joy Division

Il y a quarante ans, le 18 mai 1980, Ian Curtis est retrouvé pendu à son domicile de Macclesfield, ville ouvrière du nord de l'Angleterre où il a vécu la plus grande partie de sa courte vie. Il a tout juste 23 ans et devait s'envoler le lendemain aux États-Unis avec son groupe Joy Division. A l 'époque, la tragédie touche surtout les fans d'un groupe qui, on s'en rend compte aujourd'hui, a été le point de jonction entre les guitares rageuses du punk et l'émergence des claviers de la new wave. Depuis, l'aura du chanteur tourmenté est l'une de celles qui rayonne le plus au panthéon pourtant bien encombré des martyrs du rock. Pourtant, Curtis ne fut pas de son vivant une star exubérante dont les frasques défrayaient la chronique. Il y avait même chez le poète de la cold wave, une sorte d'austérité minimaliste dans l'attitude, dans l'habillement, même dans la manière d'aborder le rock au quotidien. Après tout, le chanteur était marié, avait une petite fille, et continuait de vivre dans l'environnement ouvrier qui l'avait vu grandir.

Joy Division

Joy Division

Pourtant, dès qu'il montait sur scène, le jeune homme témoignait d'une fièvre qui dilatait son regard, d'un tourment qui faisait vibrer son chant, d'une nervosité qui désarticulait ses gestes...Sa voix hantée distillait des chansons qui renvoyaient au public les affres de l'amour, les souffrances de la condition humaine, les pulsions de la violence, les tourments de la mort. Un nihilisme anarchique hérité du punk pour sa vision brutale d'une Angleterre soumise à la crise, mais aussi un romantisme noir puisé dans la tradition littéraire du gothique britannique. Car Ian Curtis, malgré une scolarité chaotique qu'il interrompit tôt, est un jeune homme féru de littérature et de musique. Au fond de lui, il rêve d'exprimer ses tourments à travers le rock qui, au milieu des années 70, voit débarquer les histrions du punk. C'est au cours d'un concert des Sex Pistols à Manchester qu'il va rencontrer Bernard Summer et Peter Hook, deux musiciens en quête d'un chanteur-songwriter pour vivre leur rêve en rock. Ils montent un groupe qu'ils baptiseront au final Joy Division, une référence à une section des camps de concentration qui suscitera des polémiques sur les sympathies du groupe pour le nazisme.

Devenu un quatuor avec l'intégration de Stephan Morris à la batterie, Joy Division s'intègre dans la mouvance punk, mais se démarque très vite par sa capacité à évoluer avec des rythmes plus lents, plus mélodiques, l'intégration de claviers et des textes d'essence littéraire.  Et puis, il y a la voix sépulcrale de Ian Curtis qui donne un relief impressionnant à ces chansons qui évoquent en grande partie son état désespéré. Car Ian Curtis, au delà de sa sensibilité à fleur de peau, souffre d'un mal-être lié à ses crises d'épilepsie qu'il soigne, si l'on peut dire, dans les dérives de l'alcool, de la drogue et de la vie trépidante du rock. Surtout que Joy Division, dès ses débuts en 1977 jusqu'à son apogée en 1980, soit à peine quatre ans, va s'imposer comme le groupe alternatif de l'ère post-punk en inventant la new wave de années 80 qui verra le triomphe de The Cure. Le groupe subjugue par ses prestations scéniques assez radicales, portées par un chanteur toujours au bord de la rupture. Ian Curtis joue de ses crises d'épilepsie pour offrir des performances scéniques marquées par les spasmes fiévreux de son corps en souffrance.

Et puis Joy Division trouve son style, étoffe un répertoire original, signe un single à succès Transmission et sort en 1979 son premier album officiel Unkowns Pleasures, pierre angulaire du rock où se nouent les bases de Joy Division avec une rythmique infernale basse-batterie, une guitare frénétique et le chant volcanique et caverneux de Curtis. Si le succès commercial reste moyen, la reconnaissance est totale auprès du public averti. Mais dans sa vie privée, Ian Curtis vit une période qui va l'entraîner progressivement dans le désespoir. Son immaturité l'empêche d'assumer sa paternité comme il le voudrait, il vit une relation amoureuse adultère qui le tiraille vis-à-vis de son épouse. De plus, la multiplication des concerts aggrave ses crises d'épilepsie dont certaines se déclenchent sur scène. C'est dans ces conditions désastreuses que Joy Division entre en studio pour enregistrer Closer, son chef d’œuvre posthume puisqu'il sortira plusieurs semaines après le suicide du chanteur. Un sommet de cold wave dépressive, à la fois brutal et radical, mais aussi étrangement apaisé, voire déjà résigné. On sait désormais que les sessions de studio furent souvent douloureuses pour un chanteur au bord de la rupture mentale. Il n'empêche que Closer reste, en dehors des aspects les plus sombres de Ian Curtis, un disque d'une intensité absolue considérée à juste titre comme l'une des œuvres les plus importantes de l'histoire du rock.

Mais, d'évidence, l'histoire en est finie pour le jeune homme de 23 ans qui laissera en testament le seul véritable tube de Joy Division, Love will tears us apart qui raconte les déchirements amoureux qui ont rongé l'artiste au tempérament si fébrile. Une phrase en forme d'épitaphe gravée sur la tombe du chanteur, devenue un lieu de culte pour les légions de fans de l'artiste sacrifié. Car, contre toute attente, la notoriété de Ian Curtis a augmenté de manière considérable après sa mort, scellant à jamais son image dans celle de l'artiste dépressif, submergé par ses tourments. Ce destin funeste fut raconté par sa veuve Debbie Curtis dans un récit émouvant dont le réalisateur Anton Corbijn a fait un très beau film intitulé Control. Les membres de Joy Division ont poursuivi leur route en devenant New Order, un groupe précurseur de l'électro. Sans jamais renier leur passé, mais sans chercher à exploiter le filon lié au culte grandissant autour de Ian Curtis. On sait juste que l'album Closer va ressortir en édition remastérisée avec l'ajout de singles et de bonus le 17 juillet. Le meilleur moyen de rendre hommage à un artiste dont le souvenir fulgurant reste l'un des plus résistants au temps qui passe .

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