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Publié par Philippe LENOIR

Les Affranchis, le film de gangsters qui relança la carrière de Martin Scorsese

Il y a trente ans, en 1990, Martin Scorsese revenait avec Les Affranchis au film de gangsters, ceux de la mafia new-yorkaise qu'il avait déjà brillamment raconté dans Mean Streets en 1973. Au moment de s'engager dans cette chronique adaptée des mémoires du repenti Henry Hill, le réalisateur traverse une crise profonde dans une carrière plus chaotique qu'il n'y paraît. Après le triomphe de Taxi Driver, Martin Scorsese symbolise ce que l'on va appeler le Nouvel Hollywood dont il devient un pilier à l'instar de Francis Ford Coppola, Michaël Cimino, Steven Spielberg, George Lucas et quelques autres... Sauf que Scorsese se fracasse d'entrée sur New York, New York, superproduction qu'il va mener dans un état second, ravagé par la cocaïne. L'échec du film oblige Martin Scorsese à revenir à un cinéma à dimension plus humaine, ce qui va lui permettre d'enchaîner quelques uns de ses grands films comme Raging Bull, La Valse des Pantins et After Hours... Mais si ces films obtiennent des prix et les faveurs des critiques, ils sont boudés par le public. Seule exception, La Couleur de l'Argent qui réunit Paul Newman et Tom Cruise, exercice de style virtuose, mais un peu vain, qu'il accepte pour montrer qu'il est capable de se plier au cadre hollywoodien. Mais contre toute attente, il enchaîne ensuite avec La Dernière Tentation du Christ qui provoque un scandale international qui le laisse sur le carreau.

Martin Scorsese en convient aisément aujourd'hui : La Palme d'or de Taxi Driver lui a explosé la tête entre excès autodestructeurs et dépressions en cascade. Même si à bien y regarder, c'est sans doute sa période créatrice la plus féconde. Mais s'il est un artiste reconnu, il reste un cinéaste marginalisé par un système hollywoodien qu'il vénère tant depuis ses premiers émois cinéphiles. Il décide donc de revenir au film de gangsters en se basant sur le livre du journaliste Nicholas Pileggi qui raconte par le menu la vie du mafieux Henry Hill. Les souvenirs du gangster repenti rappellent à Martin Scorsese à quel point il admirait les affranchis de sa jeunesse qui tenaient le pavé de Little Italy. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si la première phrase du film en voix-off est : « Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours rêvé d'être un gansgster.» Car comme, il l'a souvent raconté, dans les années 50 et 60, pour un fils d'immigrés de Little Italy, le choix se réduit à être curé ou mafioso. Le jeune Marty tentera le séminaire sans succès avant de trouver sa voie dans ce cinéma qui lui a sans doute sauvé la vie. Malgré sa prestigieuse filmographie, Martin Scorsese a du mal à convaincre les studios qui se méfient de son instabilité émotionnelle D'autant que le film qui doit se tourner à New York, met en scène des mafieux réels qui exigeront d'ailleurs que leurs noms soient modifiés sous peines de représailles.

C'est l'accord de Robert de Niro de jouer dans le film qui convainc la Warner d'investir dans le projet. Même si De Niro n'est pas vraiment le personnage principal, il est l'atout majeur du film par son statut international qu'il doit en grande partie à sa collaboration fructueuse avec Martin Scorsese. Les Affranchis s'affirme dans la droite filiation de Mean Streets comme si les petites frappes avaient conquis un statut supérieur dans la hiérarchie mafieuse. Mais dans le fond, ce sont toujours les mêmes. Car chez Scorsese, les gangsters n'ont guère de points communs avec ceux décrits par Francis Ford Coppola dans Le Parrain ou Sergio Leone dans Il était une fois en Amérique. Point de noblesse shakespearienne, point d'élégance funèbre, point de romantisme échevelé... Dans Les Affranchis, les gangsters se réunissent le dimanche pour le barbecue, s'habillent vulgairement, parlent fort en disant fuck toutes les dix secondes, témoignent d'une avidité sans fin pour le luxe tapageur qui autorise toutes les cruautés. Au point qu'on a dit que les vrais mafieux qui se rêvaient en Don Corleone ont détesté se voir dans ces brutes d'affranchis. Le film est donc une plongée virtuose dans l'ascension et la déchéance d'Henry Hill joué par Ray Liotta qui y trouvera le plus grand rôle de sa carrière.

Dès la scène d'ouverture, le ton est donné : un homme ligoté à l'arrière d'une voiture, trois hommes ouvrent le coffre. Le premier enfonce un couteau de boucher dans le corps du prisonnier qui respire encore ; le second sort son flingue et tire plusieurs balle dans le corps ensanglanté : le troisième regarde, mi effrayé, mi émerveillé. Ce dernier, c'est Henry Hill. L'homme au couteau, c'est Tommy De Vito, un tueur psychopathe joué par Joe Pesci. Le flingueur, c'est Jimmy Conway, bras droit du parrain incarné par Robert de Niro. Pendant deux heures, on va suivre ces hommes frustres, violents, cruels dans leur existence rêvée de gangsters. Une vie sans règle établie sauf celle du clan : « Jamais balancé les copains et toujours la mettre en veilleuse ! » Avec Les Affranchis, Martin Scorsese réalise l'un de ses chef d’œuvres, un grand film qui parle de la noirceur humaine qui échappe à toute rédemption. Ses gangsters n'ont aucune grandeur d'âme, aucune pitié pour leurs prochains . Ce qui n'empêche pas le cinéaste de les décrire avec leur chaleur humaine dans des scènes de comédie qui font partie de la mémoire collective. Des trois lascars, c'est sans doute Joe Pesci qui fait le plus d'étincelles au point qu'il décrochera l'Oscar du meilleur second rôle. Une boule de nerfs totalement déconnectée du monde réel capable de tuer le premier qui le regarde un peu de travers. Même Robert de Niro qui semble incarné une vision plus posée par son statut de chef, peut débloquer et exprimer sa violence en toute impunité.

 

Avec Les Affranchis, Martin Scorcese finalise son style, sa capacité à décrire les combines d'une organisation criminelle, à raconter des histoires humaines sur trois décennies, à emballer des séquences prodigieuses qui font entrer le spectateur au cœur du clan. Parmi celles-ci, un plan-séquence qui débute dans la rue pour se poursuivre dans les coulisses d'un cabaret jusqu'à la salle de spectacle qui explique combien c'est juste cool d'être un gangster quand on veut épater sa fiancée. Sans parler du final hallucinant au cours duquel Henry Hill rongé par la drogue est convaincu d'être poursuivi par toute la police de New York et le FBI en prime ! Voix-off, arrêt sur images, collages musicaux, dialogues étincelants, caméra en mouvement, Les Affranchis est la matrice d'autres films scorsesiens majeurs que ce soit Casino ou Le Loup de Wall Street. Surtout, le film signe le premier succès public du cinéaste aux Etats-Unis, synthèse quasi-parfaite d'une vision d'auteur doublée d'un divertissement haut de gamme. Curieusement, en France, le film fera un peu moins d'un million d'entrées, un score plutôt faible pour un film qui, aujourd'hui, est considéré comme un classique incontournable, une référence du film noir...Plus que Taxi Driver ou Raging Bull, c'est le film qui va installer Martin Scorsese au panthéon des grands cinéastes. Le premier film où lui-même accomplit son rêve hollywoodien : faire de son nom un adjectif auprès des cinéphiles du monde entier.

http://philippelenoir-popculture.com/2019/11/martin-scorsese-retrouve-robert-de-niro-dans-the-irishman-retour-sur-un-tandem-de-legende-qui-a-marque-le-cinema-mondial-avec-mean-s

Robert de Niro et Martin Scorsese sur le tournage des Affranchis

Robert de Niro et Martin Scorsese sur le tournage des Affranchis

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