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Publié par Philippe LENOIR

Il y a cinquante ans, Jean-Pierre Melville triomphait avec Le Cercle Rouge

En 1970, pour la première fois de sa carrière, Jean-Pierre Melville atteint l'objectif de conjuguer succès populaire et estime critique avec son douzième et avant-dernier film Le Cercle Rouge. Avec plus de quatre millions d'entrées, le cinéaste rivalise avec Louis de Funès, champion de l'année dans Le Gendarme en balade. Un triomphe pour un auteur qui rêvait en secret d'obtenir cette consécration depuis de nombreuses années. Pourtant cela fait déjà une petite décennie que chaque nouveau film signé Melville dépasse allégrement le million d'entrées. Depuis Léon Morin Prêtre où il a eu le culot d'engager Jean-Paul Belmondo pour incarner un jeune curé dont tombe amoureuse Emmanuelle Riva. Un casting en forme de contre-pied, mais qui réunissait pas moins que les deux acteurs les plus en vue de leur temps, le voyou d’À bout de Souffle de Jean-Luc Godard et l'héroïne d'Hiroshima mon amour d'Alain Resnais. Ce coup d'éclat convainc Jean-Pierre Melville que les stars sont les meilleurs messagers du grand dessein cinématographique qu'il désire transmettre. Ce sera tout d'abord Belmondo, puis Lino Ventura avant de trouver comme son double à l'écran, Alain Delon dont il façonne à jamais la légende en tueur solitaire dans Le Samouraï.

Quand il s'engage dans Le Cercle Rouge, Jean-Pierre Melville maîtrise le style qui fait encore de lui une figure essentielle du cinéma contemporain. Un style unique et inclassable qui va à ravir pour ce franc-tireur misanthrope, réactionnaire, nostalgique, provocateur, qui invente un cinéma à son image. Ce style s'est épanoui dans ses deux films précédents, Le Samouraï, suivi de L'armée des Ombres. Un cinéma très français, mais stylisé à l'américaine, empreint d'orientalisme, où les hommes ne peuvent que subir un destin funèbre tout tracé. Même L'Armée des Ombres, ce film qu'il porte en lui depuis son engagement gaulliste pendant la guerre, offre une vision oppressante mais abstraite de la Résistance, jouant avec les codes du film de gangsters qui lui sont si chers. A l'instar d'Alfred Hitchcock, le réalisme des situations n'est pas son affaire. Comme le maître du suspense, Melville fétichise ses héros par leur silhouette, leur habillement, leurs gestes, leurs regards, les situations dans lesquelles ils sont entraînés. Il en va de même pour les décors, les paysages, les ambiances, les voitures, les armes, la musique...

Mais si tous ses films dépassent le million d'entrées, sa mégalomanie l'entraîne à vouloir une consécration critique couronnée par un succès populaire encore plus incontestable. Le Cercle Rouge sera donc le film qui doit faire triompher ses théories. Pour cela, il reprend les codes de son chef d’œuvre Le Samouraï, ceux d'un pur polar avec cette fois encore une référence orientale qu'il place en exergue du film : « quand les hommes, même s'ils s'ignorent, doivent se retrouver un jour, tout peut arriver à chacun d'entre eux, et ils peuvent suivre des chemins divergents ; au jour dit, inexorablement, ils seront réunis dans le cercle rouge. » Son casting est l'un des plus prestigieux de son temps avec le retour d'Alain Delon dans lequel Melville projette ses fantasmes. d'autant plus vénéré que l'acteur semble être le seul à accepter d'être vampirisé par le réalisateur. Jean-Paul Belmondo et Lino Ventura en sont venus aux mains sur les tournages précédents et sont fâchés à mort avec le cinéaste. Mais Delon et Melville se sont reconnus l'un dans l'autre, liés par leur passé guerrier, leur individualisme, leurs fêlures, leur sens du tragique, leurs valeurs viriles et conservatrices...

Les autres acteurs du Cercle Rouge sont des nouveaux venus dans l'univers melvillien. Gian Maria Volonte doit sa présence aux exigences de la coproduction franco-italienne du film. Le courant ne passe pas entre lui, militant de la gauche italienne et le réalisateur aux valeurs droitières, adepte de l'humiliation sur ses plateaux.Yves Montand, sans doute affranchi par Simone Signoret qui fut à l'affiche de L'Armée des Ombres, s'avère en phase avec l'univers de Melville, dans le rôle d'un ancien flic alcoolique en quête d'un ultime défi. Mais c'est évidemment la présence de Bourvil en commissaire de police méthodique et mélancolique qui détonne dans l'univers austère du maître. Le rôle était dévolu à Lino Ventura, mais Bourvil qui en hérite, s'y révéla dans une dimension unique dans sa carrière. Un flic solitaire et humaniste, froid et déterminé, très éloigné de tous ses rôles précédents. L'acteur avait démontré qu'il pouvait exceller dans le drame, mais d'évidence, Jean-Pierre Melville lui permet d'aborder une part indicible de lui-même alors qu'il est rongé par la maladie. Malheureusement, le comédien meurt à l'âge de 53 ans quelques semaines avant la sortie du film sans pouvoir découvrir sa performance.

Le Cercle Rouge est également un film où les femmes sont, cette fois-ci, absentes. Elles sont des figures du passé que l'on jette à la corbeille, qu'on noie dans l'alcool, que l'on encadre dans un appartement sans vie. La seule sensualité du film se résume dans le sourire d'une hôtesse de cabaret qui offre une rose à Alain Delon, dans la caresse furtive d'une statue par Gian Maria Volonte... Le Cercle Rouge est de tous les films de Jean-Pierre Melville, celui qui revendique l'abstraction radicale de ses thèmes de prédilection : la solitude, le danger, la marginalité, l'amitié, la trahison et surtout une vision d'hommes inadaptés à la société, qu'ils soient flics ou voyous, qui avancent vers leur destin funèbre comme des spectres. Car il s'agit bien d'un film spectral avec des personnages dont les regards se perdent dans l'infini de leurs drames intimes. Le commissaire quand il rentre chez lui, n'a qu'un chat pour lui tenir compagnie. L'ancien flic se terre dans son lit jusqu'au delirium tremens où il se voit attaquer par des araignées, des rats et un iguane. Le gangster, quand il sort de prison, n'a personne qui l'attend...

 

Le sang ne semble plus circuler dans leurs veines que dans leur seule fonction de gangster ou de flic. Comme Melville qui n'existe plus à qu'à travers ses obsessions de cinéma. Le film, est imbibé de lumières froides, de nuances atones, de paysages horizontaux figés dans l'hiver. Même Paris qu'il a si souvent filmé avec tendresse, s'est transformé en cité sans âme. Juste quelques touches de rouge, comme une boule de billard ou une rose s'inscrivent en contraste dans ce monde fantomatique, pour mieux en devancer l'issue fatale et prophétique. Ce qui compte, c'est de sublimer un sens du tragique à des figures stylisées qui avancent rongées par leur incapacité à trouver la paix intérieure. « Il n'y a pas d'homme innocent. Tous coupables », comme le dit un haut fonctionnaire de police au commissaire joué par Bourvil. Reste que sous ses réflexions métaphysiques, Le Cercle Rouge reste un formidable polar avec en point d'orgue une séquence de hold-up sombre et silencieuse de vingt minutes où le temps semble suspendu, une traque dans les bois filmé avec maestria et des performances d'acteurs au sommet de leurs capacités. Le public ne s'y trompa pas, accordant enfin à Jean-Pierre Melville la consécration populaire qu'il attendait sans jamais sacrifier en rien à son idéal austère et rigoriste.

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