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Publié par Philippe LENOIR

Elephant Man de David Lynch, un chef d'oeuvre qui fête ses quarante ans

En 1980, le monde découvre l'histoire bouleversante de John Merrick dit Elephant Man à travers un film réalisé par un cinéaste inconnu David Lynch. Contre toute attente, cette œuvre en noir et blanc sur un sujet relativement rebutant va se transformer en triomphe critique et commercial. Cela reste d'ailleurs le plus grand succès de son auteur, ce qui pourrait le rendre presque suspect pour les admirateurs du cinéaste du bizarre. De fait, Elephant Man conserve une place à part dans la carrière de Lynch qui, à l'époque, cherche encore sa voie au sein du cinéma américain. Il est juste l'auteur d'un film expérimental Eraserhead dont l'esthétique radicale enthousiasme les milieux artistiques les plus avertis. Ce film d'une audace dérangeante fait désormais l'objet d'un culte tenace, mais fut découvert après le succès d'Elephant Man. Eraserhead permet surtout à David Lynh de mettre un pied dans l'encoignure de la porte qui donne accès à Hollywood en quête permanente de nouveaux talents. Le projet d'Elephant Man est en gestation avant que le cinéaste soit choisi pour le mettre en scène. Contre toute attente, c'est Mel Brooks qui vient de créer sa société de production qui va s'y s'engager sur les conseils de son épouse Anne Bancroft. Et c'est Brooks qui va proposer le film à David Lynch sur la foi de son visionnage d'Eraserhead.

Le jeune cinéaste qui envisage bien le film comme une commande, y perçoit l'opportunité de faire son entrée dans le cinéma hollywoodien sur la base d'une histoire où il va pouvoir développer ses thèmes de prédilection. C'est pourquoi Elephant Man est bien une œuvre majeure de Lynch, celle d'une lumineuse synthèse de son cinéma entre volonté de s'inscrire dans le classicisme des studios et l'envie de porter un film qui concentre ses obsessions sur le bizarre et la monstruosité. Alors, de fait, on peut estimer qu'Elephant Man n'est pas son film le plus personnel. Mais, à cet instant de sa carrière naissante, David Lynch pense qu'il est capable, à l'instar des grands maîtres de l'âge d'or hollywoodien, de porter des films de studio dans lesquels il pourra développer ses ambitions artistiques. Ses choix de mise en scène pour reconstituer l'Angleterre du XIXe siècle tend à démontrer qu'il en a les capacités. Il arrive ainsi à convaincre Mel Brooks à tourner le film en noir et blanc dans le format scope. C'est un choix esthétique dans la continuité d'Eraserhead, qui permet de rendre compte de cette Angleterre victorienne encrassée par la Révolution Industrielle. C'est sans doute aussi une option technique qui permet de mieux maîtriser le réalisme du maquillage d'Elephant Man.

En second, une sage élégance dans une mise en images qui s'harmonise avec une narration fluide et cohérente portée par des acteurs chevronnés comme John Hurt, Anthony Hopkins, John Gielgud, Freddie Francis et Anne Bancroft qui lui sont imposés. Il témoignera, des années plus tard, à quel point il était intimidé de diriger des acteurs de cet acabit, totalement étrangers à son univers. Des options qui en font de toute évidence le film le plus accessible de David Lynch, d'autant qu'il assume de bout en bout une histoire d'une tristesse infinie. Car Elephant Man est bel et bien un film bouleversant, d'une poésie et d'une humanité qui tire les larmes sur le sort de cet homme qui se révèle sous sa monstruosité apparente, un être d'une rare sensibilité. David Lynch démontre une totale maîtrise d'un cinéma où se mêle l'expressionnisme européen, la tradition littéraire de Dickens, de Dostoievski et des références au cinéma hollywoodien, notamment au célèbre Freaks, la parade monstrueuse de Tod Browning. Il y développe déjà des thèmes très personnels, notamment dans cette scène d'ouverture qui donne une explication onirique à la naissance de John Merrick. Certains y ont vu le piétinement accidentel de la mère par des éléphants. Il est plus probable qu'il s'agisse d un viol, ce qui tend à penser que le bizarre si cher à Lynch est déjà au cœur de ce film, d'autant que cette scène a été rajoutée à sa demande au scénario original.

Le film interroge évidemment sur la notion de monstre dans un regard inversé. Ce n'est pas le monstre qui fait peur, mais c'est bien lui qui a peur d'effrayer les autres par son aspect physique. D'autant que les monstres sont bien ceux qui exploitent John Merrick pour assouvir leur curiosité, leur appât du gain, leur plaisir... C'est un grand film sur le voyeurisme,ce qui indique déjà la filiation entre David Lynch et Alfred Hitchcock qui se confirmera plus tard avec Lost Highway et surtout Mullholland Drive. Car c'est bien à travers le regard des gens qui croisent John Merrick que le réalisateur soumet le spectateur à son propre voyeurisme. La première partie du film est d'ailleurs exemplaire de cette volonté de manipuler notre curiosité malsaine en filmant le regard de ceux qui découvrent Elephant Man. Aujourd'hui, l'effet de surprise s'est dissipé, mais à l'époque, le spectateur fut décontenancé de découvrir un monstre bien moins spectaculaire que celui que l'on s'est pris à fantasmer. Ni trompe, ni défenses, ni grandes oreilles, mais un corps distordu et un visage défiguré par des tumeurs liées à une forme de neurofibromatose. Non, John Merrick n'est pas un animal, mais bien un être humain comme il le hurlera dans la séquence la plus célèbre du film. D'autant qu'il se révèle intelligent, raffiné et subtil... Sa démarche claudicante se révèle comme aérienne, ses gestes se font graciles et son verbe prend des accents précieux. Le monstre n'est vraiment pas celui qu'on croit, ce qui rend encore plus douloureux son sort de bête de foire, d'objet scientifique ou de coqueluche mondaine du tout-Londres.

Car Elephant Man n'est pas qu'un mélo déchirant. C'est également une œuvre féroce qui donne à penser qu'il n'y a pas tant de différence à exposer un monstre aux quolibets du peuple au cours d'un spectacle forain qu'aux applaudissements de l'aristocratie lors d'une soirée au théâtre. Ou quand le professeur humaniste invite Merrick chez lui en prenant soin que ses enfants soient absents. Comme le dit l'odieux forain, propriétaire d'Elephant Man au scientifique prévenant qui veut examiner le monstre : « on se comprend... » Le film porte cette interrogation sur la place du monstre dans la société des hommes, fut-il le plus civilisé d'entre tous. Un monstre peut-il convaincre de son humanité ou doit-il rester à l'écart de la civilisation ? Le dénouement poignant sur l'adagio de Barber en donne une explication quand Elephant Man décide de se coucher à l'horizontal dans son lit pour dormir. Une position aussi humaine que fatale pour lui. Comme le corps de John Merrick, Elephant Man est un film plus tordu qu'il en a l'air ! Plus lynchien qu'on le croit parfois. Un chef d'oeuvre absolu.

 
Elephant Man a bénéficié d'une restauration supervisée par David Lynch pour son quarantième anniversaire. Le film bénéficie d'une sortie en salles pour la réouverture des salles de cinéma après la crise sanitaire du coronavirus. Il est également édité en blu-ray chez Carlotta/StudioCanal.
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