Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Philippe LENOIR

Christophe, la merveilleuse lueur de nos paradis perdus

C'est bien compliqué d'évoquer un artiste comme Christophe, même si on était préparé à sa disparition depuis plusieurs semaines. C'est difficile car il a personnifié à lui tout seul un idéal sur lequel on pouvait encore s'accrocher, cette lueur qui nous donnait la délicieuse illusion qu'on retrouverait un jour nos paradis perdus. Christophe était d'évidence l'un de ceux qui ont porté dans la chanson française la beauté et la vérité à un point culminant. On le qualifiait de dandy, un terme que lui même utilisait à juste titre avec des pincettes. Car chez Christophe, rien n'était étudié pour produire ce qui fait l'essence du dandysme. Il n'y avait aucune distance cynique ou désinvolte entre lui et son œuvre comme ce fut le cas pour ceux à qui on le compare à juste titre, que ce soit Serge Gainsbourg ou Alain Bashung. Il suffisait d'assister à un concert de Christophe pour saisir à quel point tout ce qu'il chantait était frappé par le sceau de sa vérité. Plutôt que de renier Aline, son premier tube de l'époque yéyé, il en transformait l'orchestration et le rythme tout en lui conservant son identité fleur bleue. Pendant deux heures sur scène, il passait ainsi du chanteur de charme à l'italienne au chaman électro-cosmique avec une déconcertante spontanéité. Tout simplement car tout était chez lui à prendre au premier degré. Aucune feinte, jamais de calcul, de ricanements, de moquerie, de mépris... Seules ses passions adolescentes l'ont fait progresser dans la vie comme dans son œuvre  : la musique, les filles, les voitures, le jeu, le cinéma... Aucune afféterie intellectuelle n'altérait en lui ses choix esthétiques. Christophe aimait l'Amérique d'Elvis Presley et de Marlon Brando, l'Italie de Fellini et de Ferrari tout en conservant un esprit français chevillé au corps. Son idole de jeunesse fut Georges Brassens et son modèle indépassable était Léo Ferré. Il ne fut, toute sa vie qu'un voyageur immobile planqué dans son appartement de Montparnasse au milieu de ses synthés, de ses ordinateurs, de ses collections de radios, de juke-box et de pin-up. Ses escapades, il les réservait à la Méditerranée qu'il pouvait rejoindre par la Nationale 7 au volant d'une Cadillac en écoutant Lou Reed. C'est peut-être ça l'étrange modernité de Christophe, ce qui lui a permis de mener une carrière d'une incroyable longévité démarrée au mitan des sixties en chanteur à minettes pour s'achever en icône ultime de la pop sophistiquée.

 

Le petit Daniel Bevilacqua, banlieusard d'origine italienne, cancre autodidacte, rêveur introverti, fut le ciseleur de tubes étincelants tutoyant les sommets pour s'inscrire durablement dans l'inconscient collectif hexagonal. Les Mots Bleus est l'une des plus belles chansons françaises de tous les temps, celle qui résonne en chacun de nous par la simplicité des paroles écrites par Jean-Michel Jarre comme par la mélodie soyeuse qu'il composa en moins d'un quart d'heure. Cette période des seventies fut sans doute la plus féconde sur le plan artistique pour Christophe qui trouva les clefs d'une synthèse inédite entre pop rock d'influence anglo-saxonne et charme de la variété d'inspiration franco-italienne. Comme un trait d'union improbable entre Brian Ferry et Bobby Solo. Elle s'en trouva compromise par l'échec commercial de l'album Le Beau Bizarre, formule iconoclaste de chansons pop rock qui l'éloigna de son public, mais reconnue comme une étape essentielle de sa carrière. On en retiendra quand même un surnom qui lui allait comme un gant et que lui-même affectionnait. Il se remettra en selle avec Succès Fou, un tube aux paroles hallucinantes quand on y pense avant une traversée du désert artistique qui dura plus d'une décennie. On le redécouvre dans les années 90 en chaman des nappes électroniques, en architecte des découpages soniques sur lesquels il plaçait sa voix toujours cristalline, mais comme fêlée par les années. Des collages surréalistes, planants, mélancoliques, cosmiques aux frontières de l'expérimental qui lui apporteront une aura d'artiste d'avant-garde avec les albums Bevilacqua et Comme si la Terre penchait. C'est une consécration d'élite qu'il transforme en succès public en renouant avec la scène qu'il avait déserté une grande partie de sa carrière. Une révélation pour Christophe qui y dévoila sa personnalité généreuse, mais aussi pour le public qui redécouvrait un chanteur qui défendait avec la même ardeur ses tubes en or comme ses créations contemporaines les plus exigeantes. C'est l'époque bénie de ces années 2000 où il assume sa personnalité de freak obsessionnel, d'ermite noctambule, de bouliste au Jardin du Luxembourg de plaisancier à Tanger, d'idole des jeunes branchés comme des vieux baby-boomers. Désormais qu'il est parti, il nous laisse tous un peu orphelins, mais en nous léguant ses merveilleuses chansons, clefs précieuses qui nous ouvrent vers les horizons les plus vastes, ceux de nos paradis perdus.

Christophe, la merveilleuse lueur de nos paradis perdus

Voici notre sélection des plus belles chansons de Christophe

Les Marionnettes 1965

Dans la foulée d'Aline, Christophe sort ce merveilleux single yéyé qui deviendra illico un hit martelé par les radios. Christophe y propose déjà une vision décalée, mais sincère de son univers. Il y démontre sa capacité à trousser une mélodie imparable soutenue par une orchestration pop avec guitares cristallines et stridences de violons. Jamais Christophe ne reniera son répertoire yéyé, mais cherchera à lui donner une tournure plus mélancolique au fil du temps. Un charme aussi suranné que tenace.

Les paradis perdus 1973

C'est le début d'une fructueuse collaboration entre Christophe à la musique et Jean-Michel Jarre aux paroles. Une tentative d'échapper à la variété traditionnelle pour ébaucher une forme de pop à la française sous influence Velvet Underground et Roxy Music. Christophe y peaufine un personnage d'esthète mélancolique, romantique, jouant de sa voix haut perchée mâtinée de trémolos de crooner latino. Une chanson repère, car elle possède en elle tous les thèmes musicaux et poétiques de l'artiste.

Les mots bleus 1974

Il ne faut pas avoir peur des mots : c'est un monument de la chanson française, un miracle entre une mélodie déchirante et des paroles qui touchent au cœur. Christophe y trouve sa voie, celle du chanteur romantique, introverti et élégant. Un chef d’œuvre qui efface les frontières entre pop music et variétés. Encore aujourd'hui, dans son orchestration originelle, le tube conserve sa modernité et son intensité. Un vrai standard qui assure la postérité de Christophe pour l'éternité !

 

La dolce vita 1977

Un slow dément qui montre la facilité avec laquelle Christophe peut trousser une mélodie imparable pour faire fondre les pistes de danse à l'heure du disco triomphant. Avec ces paroles mélancoliques de latin lover que lui seul peut chanter sans tomber dans le ridicule: « tous les soirs sans fin, je traînais sur ma Vespa dans mon gilet de satin ». Avec d'autres, on serait pris de fou rire. Mais avec lui, on se voit déjà à Rome en looser solitaire. La classe quoi !

Daisy 1977

Pour nous, la seule chanson de Christophe qui rivalise en intensité avec Les Mots Bleus. Avec ces nappes de synthés, ses guitares déchirantes, sa mélodie soyeuse, ses paroles romantiques, le chanteur atteint la perfection. Récemment, dans son album de duos, le maître en donnait une version funèbre et érotique avec Lætitia Casta. Un chef d’œuvre hypnotique d'une modernité fulgurante qui fait penser au meilleur du Gainsbourg-Birkin des seventies. Tout est dit !

Le tourne-coeur 1996

Après une longue absence, Christophe revient avec un disque Bevilacqua où il se réinvente en gourou des musiques électroniques. Sa voix si cristalline connaît désormais quelques fêlures qui ajoutent au charme de son interprétation. Cela insuffle une nouvelle gravité à son style correspondant à un artiste qui a connu des peines de cœur et des désillusions artistiques. Sur le plan musical, c'est le grand tournant qui va réinstaller le Beau Bizarre au firmament.

Comme un interdit 2001

En ce début de 3e millénaire, Christophe trouve, avec ce titre poétique et hypnotique, la recette qui va assurer son véritable come-back. On redécouvre sa capacité à trousser des mélodies d'un lyrisme inouï et d'y apporter par son interprétation, une intensité bouleversante. L'artiste renoue avec son art de la synthèse étincelante entre pop sophistiquée et standard de la chanson française.

Dangereuse 2016

Extraite de son dernier album studio, cette chanson témoigne de la fidélité de Christophe au romantisme échevelé qu'on adore tellement chez lui. Comme toujours la mélodie est ciselée comme un diamant étincelant, portée par une production qui mêle classicisme et modernité. Mais c'est surtout l'expressivité de sa voix qui nous emporte. Un peu chancelante mais si émouvante qu'elle nous déchire l'âme.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article