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Publié par Philippe LENOIR

Centenaire de Michèle Morgan : une certaine idée du glamour à la française

Ce 29 février 2020, Michèle Morgan aurait eu cent ans. Une date anniversaire passée totalement inaperçue par les grands médias, bien plus obnubilés par le climat de haine de la cérémonie des Césars . Mais c'est un fait, Michèle Morgan est une star quasiment oubliée, à l'instar d'un de ses partenaires Gérard Philipe. La postérité peut parfois être sévère comme c'est le cas pour celle dont la carrière semble désormais réduite à sa fameuse scène avec Jean Gabin qui lui susurre : « T'as de beaux yeux, tu sais. » A sa mort, le 21 décembre 2016, aucune chaîne de télévision modifiera ses programmes pour lui rendre hommage. Et elle n'aura pas droit à la fameuse une intégrale que Libé accorde à ces chers disparus. Michèle Morgan se trouve donc au purgatoire, elle qui fut sans conteste, la plus grande vedette féminine du cinéma français des années 30 à 50. Une star glamour à la beauté parfaite qui démarra en trombe dans Le Quai des Brumes de Marcel Carné et Remorques de Jean Grémillon où elle est la partenaire de Jean Gabin. Ses deux meilleurs films, c'est indéniable. La suite n'atteindra jamais de tels sommets. L'actrice, il faut le dire, y a mis du sien, ratant souvent le coche par son conformisme, son manque de pugnacité... Lors de son exil à Hollywood où la RKO la prend sous contrat, Michèle Morgan rate deux films entrés dans la légende : L'ombre d'un doute d'Alfred Hitchcock et Casablanca de Michaël Curtiz. A chaque fois, elle est le premier choix des réalisateurs, mais se voit supplanter par Joan Fontaine et Ingrid Bergman, qui de toute évidence, perçoivent mieux qu'elle, les chef d’œuvres en gestation. Du coup, sa filmographie hollywoodienne tient presque de l'anecdote comme pour tant de stars françaises incapables de se plier à la discipline des studios et préférant un statut de vedette dans le star-system français.

A son retour en France, après la guerre, un film va lui conférer une popularité qui finira par lui porter préjudice : La symphonie pastorale de Jean Delannoy, un mélo où l'actrice aux yeux si beaux joue une aveugle. Un film bien vieillot au regard d'aujourd'hui, mais qui remporta la Palme d'Or et le Prix d'interprétation féminine au festival de Cannes 1946 à une époque où la diplomatie comptait davantage que l'art. Mais le sort en est jeté, Michèle Morgan sera la vedette glamour du cinéma populaire français avec des films conçus sur son nom. Aucun grand réalisateur de l'après-guerre, de Jean Renoir à Max Ophuls en passant par Jacques Becker ne feront appel à son talent. Michèle Morgan semble ne pas oser prendre de risques hors d'un cinéma dit bourgeois qui sera mis au pilori par la Nouvelle Vague. Elle même reconnaîtra dans son livre de souvenirs avoir refusé, pas moins que Senso de Luchino Visconti et La Notte de Michelangelo Antonioni quand elle était au sommet de sa gloire. Mais dans les années soixante, à l'heure où Gabin peut encore séduire de jeunes beautés comme Brigitte Bardot, le rayonnement de Michèle Morgan décline inexorablement. La Nouvelle Vague l'ignore, si l'on excepte Chabrol qui l'engage pour mieux la trucider par son Landru, tout un symbole. Elle même avouait avoir peu de goût pour cet avant-garde qu'elle trouvait plutôt ennuyeuse. Pourtant, au cœur de ce cinéma académique où elle se cantonna, on y trouve de très bons films où Michèle Morgan se révéla une excellente comédienne. Et au final, on regrette l'oubli dans lequel l'actrice est désormais figée. Pas sûr que cela change de sitôt, mais le cinéma est parfois bien surprenant. Voici pour notre part les cinq films qui méritent encore qu'on célèbre Michèle Morgan à l'heure de son centenaire.

http://philippelenoir-popculture.com/2019/10/gerard-philipe-jeune-premier-eternel-du-cinema-francais-en-cinq-films-le-diable-au-corps-une-si-jolie-petite-plage-monsieur-ripois-m

Le quai des brumes Marcel Carné 1938

Centenaire de Michèle Morgan : une certaine idée du glamour à la française

C'est une scène si célèbre qu'on finit par ne plus voir sa beauté intense, son érotisme fiévreux, sa grâce éternelle. Et plus que la réplique de Jean Gabin, il faut en retenir la réponse de Michèle Morgan : « embrassez-moi ». Et encore plus la seconde : « embrasse moi encore ! » Le Quai des Brumes, manifeste du réalisme poétique cher à Marcel Carné et à son scénariste Jacques Prévert, vaut bien plus que cette minute légendaire. Il s'agit bien d'un chef d'oeuvre de modernité sur la destinée tragique d'un héros romantique et désabusé incarné par Jean Gabin qui rencontre l'amour, mais aussi la mesquinerie humaine sur le port du Havre. On ne le sait pas assez, mais c'est Gabin, le fer de lance du film qui engagea Carné, proposa l'adaptation du roman de Pierre Mac Orlan et choisit Michèle Morgan. La jeune comédienne y trouve son personnage de prédilection, celle d'une amoureuse intense et romantique, mais aussi incroyablement sensuelle et érotique. Sur ce seul film, elle incarne le glamour à la française dans le monde entier et se voit offrir des propositions à Hollywood. Son imperméable et son béret créés pour elle par Coco Chanel en font également une icône de la mode. Incontournable.

Remorques Jean Grémillon 1940

Centenaire de Michèle Morgan : une certaine idée du glamour à la française

Les cinéphiles se sont longtemps écharpés pour défendre Remorques comme étant un film supérieur au Quai des Brumes. Si les deux films réunissent Jean Gabin et Michèle Morgan sans oublier Jacques Prévert, ils sont très différents dans leur forme. Le film de Jean Grémillon se situe davantage dans une veine naturaliste. Le réalisateur souhaitait même lui donner un aspect plus documentaire sur l'activité du remorquage en haute mer. Mais la déclaration de guerre perturba tellement le tournage qu'il se contenta de reconstituer les séquences maritimes en studio. Néanmoins, c'est l'histoire d'amour passionnelle entre Gabin et Morgan qui concentre tous les intérêts. Jean Gabin renoue avec l'un des personnages qui fera sa gloire, celle du héros prolétaire tiraillé par un amour interdit, son travail et son épouse malade incarnée par Madeleine Renaud. Michèle Morgan poursuit dans la veine romantique du Quai des Brumes, mais dans une vision plus affirmée et naturelle. Le couple conserve cette osmose sensuelle, même quand il marche sur la plage déserte. Une tension qui monte dans la scène où il visite une maison inoccupée. Et Michèle Morgan qui réclame encore à son amant de l'embrasser, prouve  sa capacité à être une amoureuse intense à l'écran.

L'étrange Madame X Jean Grémillon 1950

Centenaire de Michèle Morgan : une certaine idée du glamour à la française

Michèle Morgan retrouve Jean Grémillon pour ce mélo où elle joue avec son mari de l'époque Henri Vidal. Comme dans toute l’œuvre du cinéaste, le film expose un amour impossible. Le cas échéant, celui d'un ouvrier ébéniste avec une femme qui a épousé son patron par intérêt. L'histoire semble assez irréaliste, et c'est pourtant bien pour cela qu'il possède tant de charme. Car c'est un pur mélodrame basé sur les mensonges d'une femme transparente et résignée qui se mue en amante passionnée et irraisonnée. Dans ses meilleurs moments, le film fait penser au maître du genre Douglas Sirk qui, lui aussi, se moquait des invraisemblances de ses histoire pour mieux sublimer la flamboyance des émotions humaines. C'est un film qui révèle le pessimisme de son auteur, notamment sur les rapports de classe, le déterminisme social. Mais Jean Grémillon le met en scène sans céder à la caricature, se révélant juste sur le monde ouvrier comme sur les conventions bourgeoises. Quant à Michèle Morgan, elle se montre encore à son avantage dans sa capacité à incarner la passion amoureuse sans jamais céder à l'affectation. Sans doute que Jean Grémillon est le réalisateur qui a su le mieux saisir la personnalité de la star.

Les orgueilleux Yves Allégret 1953

Centenaire de Michèle Morgan : une certaine idée du glamour à la française

Une rencontre au sommet avec les deux acteurs les plus populaires de leur temps : Gérard Philipe et Michèle Morgan. Avec pour les diriger l'excellent Yves Allégret qui avait signé de très beaux films dans une veine assez noire comme Manèges, Dédé D'anvers et le méconnu Une si jolie petite plage. Le réalisateur est nettement un ton en dessous, mais sert avec dévouement son couple de stars. L'histoire se déroule dans un village mexicain dans une chaleur poisseuse qui fait penser à celui du Salaire de la Peur de Clouzot tourné la même année. Michèle Morgan incarne l'épouse d'un homme qui vient de mourir qui va rencontrer Gérard Philipe, ancien médecin devenu alcoolique et dépressif. Dans les deux cas, l'objectif est de casser l'image des deux vedettes. Gérard Philipe crasseux et dépenaillé est toujours à la limite d'en faire trop. Mais c'est bien Michèle Morgan qui étonne et détonne en femme perdue qui se rend compte qu'elle n'a aucun chagrin pour son défunt mari. Allégret la fétichise en figure érotique, soumise au désir sexuel dans des scènes où en sous-vêtements elle se passe des glaçons sur le visage et s'aère les jambes avec un ventilateur. Martin Scorsese avouera bien plus tard que Michèle Morgan lui procura dans ce film, l'un de ses premiers émois de jeune cinéphile. Si Marty le dit...

Retour de manivelle Denys de la Patellière 1953

Centenaire de Michèle Morgan : une certaine idée du glamour à la française

Michèle Morgan trouve dans cette excellente série noire adaptée d'un roman de James Hadley Chase, un vrai rôle de garce, blonde fatale qui fait penser en plus glamour à Barbara Stanwick. C'est d'ailleurs un film d'inspiration américaine tourné par le chevronné Denys de la Patellière, un réalisateur capable du meilleur quand on lui en donne les moyens. Et pour le coup, il se surpasse bien aidé par des dialogues étincelants de Michel Audiard. Manipulatrice glaciale, Michèle Morgan incarne une grande bourgeoise qui convainc son amant de maquiller le suicide de son mari en meurtre afin de toucher une assurance-vie. Le film est captivant jusqu'à son dénouement sans concession. Daniel Gélin, le chauffeur sous influence qui traitera sa machiavélique maîtresse de salope se verra rétorquer par Michèle Morgan : « Moi, on me l'a toujours dit comme un mot d'amour ! » L'actrice compose bien plus qu'une manipulatrice de cinéma. Elle est une femme qui se venge des hommes qui n'ont jamais vu en elle qu'un objet de désirs. Quand le cinéma populaire atteint un tel niveau de qualité, on ne peut que s'incliner par son savoir-faire. Un film qui fait quand même regretter que Michèle Morgan n'ait pas su prendre plus de risques dans sa carrière.

 

 

 

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