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Publié par Philippe LENOIR

Pour les 60 ans d'About de souffle, une intégrale Jean-Luc Godard à la cinémathèque

Il y a donc soixante ans, Jean-Luc Godard entrait dans l'histoire du cinéma en réalisant son premier film, About de souffle, un drôle de polar inspiré du film noir américain, mais si français dans sa conception, ses dialogues, ses paysages... Une vision romantique de Paris, mais aussi l'expression d'une criante modernité de sa jeunesse qui va faire le tour du monde. Son réalisateur, ex-critique de cinéma, devient à son corps défendant, une personnalité incontournable vue comme un génie de l'image. Soixante ans plus tard, Jean-Luc Godard reste le cinéaste français le plus connu au monde, une figure en même temps familière et intimidante dont la filmographie est dans l'ensemble assez mal connue. Jugée incompréhensible, intello, expérimentale, son œuvre protéiforme a perdu le contact avec le public au tournant des années 70. A cette époque, Jean-Luc Godard tourna le dos au cinéma qui a forgé sa réputation pour se consacrer à des films politiques, à des expérimentations vidéos et à des documentaires militants. Son retour, dans les années 80 à un cinéma plus traditionnel lui permet de renouer le contact avec les cinéphiles avec des films où les stars se bousculent pour être filmées par le maître. Mais rien à faire, la magie n'opère plus totalement. Ce sont surtout ces apparitions dans les médias qui lui permettent de rayonner à coups d'aphorismes brillants qui mêlent mauvaise foi et passion intacte pour le 7e art. Retiré en Suisse sur les rives du lac Léman, Jean-Luc Godard donna, à partir des années 2000 des nouvelles parcellaires de son travail, continua de fasciner avec ses Histoire(s) de cinéma, tourna encore quelques films assez confidentiels expérimentant le numérique, la 3D... Pourtant, l'artiste continue de fasciner. Il suffit qu'il soit happé par les caméras de Google Streetview avec sa dernière épouse Anne-Marie Miéville pour que l'image soit postée sur Youtube. Des journalistes se rendent encore régulièrement à Rolle, le village où il habite, pour lui solliciter des entretiens.

Mais Godard, gagné par la misanthropie, celle des idéalistes qui se cognent aux réalités de la condition humaine, refuse de plus en plus de se montrer. Il dédaigne les hommages, ne vas pas chercher un Oscar à Hollywood, hante le festival de Cannes sans jamais s'y rendre... Il y a quelques semaines, la disparition d'Anna Karina, la muse de ses premiers films, a suscité une légitime émotion rappelant à quel point certains films de Jean-Luc Godard ont compté dans l'imaginaire de millions de passionnés de cinéma. Car même s'il s'en défend, ce sont bien les années 60 qui ont fait de Godard une légende, cette incroyable décennie où il capta comme personne les émois de la jeunesse, les soubresauts politiques, mais aussi les tréfonds de l'âme humaine. Son cinéma d'avant-garde, fait de citations, de collages, de faux raccords, de lyrisme musical, de références picturales, de slogans publicitaires, de travellings audacieux, de profonds regards caméra, de noir et blanc somptueux, de plans décadrés, de couleurs primaires ou en bleu-blanc-rouge saturées en ont fait un témoin inspiré de son temps. La rétrospective qui démarre à la Cinémathèque à partir de ce 8 janvier 2020 est parrainée par Chanel qui voit en Godard le comble du chic, du glamour, de l'élégance. Ses héroïnes, que ce soit Anna Karina, Jean Seberg ou Brigitte Bardot sont devenues grâce à lui des idéaux féminins qui font encore fureur auprès des jeunes générations. Sans doute que cette adulation pour sa période sixties l'agace profondément, mais on avoue bien volontiers que c'est celle que l'on aime éperdument. On en serait même à penser que le cinéaste a déconstruit son âge d'or à partir de mai 68 sachant qu'il ne pourrait plus reconduire un tel état de grâce. C'est pourquoi nous avons choisi cinq films de cette période pour inviter tous ceux qui veulent découvrir Jean-Luc Godard à les voir en priorité avant d'explorer une œuvre aussi foisonnante que déconcertante.

http://philippelenoir-popculture.com/2019/12/anna-karina-la-muse-de-jean-luc-godard-aux-yeux-gris-velasquez.html

http://philippelenoir-popculture.com/2019/09/jean-seberg-icone-de-la-nouvelle-vague-militante-idealiste-et-star-suicidaire.html

A bout de souffle 1960

Pour les 60 ans d'About de souffle, une intégrale Jean-Luc Godard à la cinémathèque

Tout a déjà été dit et écrit sur ce film entré dans la légende, véritable manifeste de la Nouvelle Vague même si Les 400 coups de François Truffaut connaît le succès depuis quelques mois. Truffaut est d'ailleurs crédité au générique du scénario d'A bout de souffle écrit par Jean-Luc Godard. Il y raconte l'histoire d'un petit malfrat monté à Paris pour retrouver Patricia une étudiante américaine qui vend le Herald Tribune sur les Champs-Élysées. Bien que le film soit blindé de référence au cinéma américain, de Humphrey Bogart à Nicholas Ray, il possède un ton très français, voire parisien. Il détonne par sa liberté de ton, son amoralité et ses digressions qui donnent une image nouvelle de la jeunesse des années 60. Les spectateurs de l'époque y ressentent un sentiment de cool porté par le jeu désinvolte de Jean-Paul Belmondo, le charme pincé de Jean Seberg et une mise en scène révolutionnaire. Les scènes tournées dans les rues de Paris sans autorisation donnent au film une vérité qui détonne face à l'académisme du cinéma français de l'époque. Malgré cette impression de légèreté, le film porte en lui une gravité avec la mort en pleine rue de Belmondo, trahi par celle qu'il aime. Encore aujourd'hui, A bout de souffle reste l’œuvre la plus influente sur le cinéma d'auteur français. Dans les écoles de cinéma et les universités, en Asie comme en Amérique, A bout de Souffle reste l'un des films les plus étudiés au monde. Impossible d'y échapper.

Vivre sa vie 1962

Pour les 60 ans d'About de souffle, une intégrale Jean-Luc Godard à la cinémathèque

Pour beaucoup de cinéphiles, c'est le véritable chef d’œuvre de Jean-Luc Godard. Dans un noir et blanc somptueux qui rend hommage à Rossellini, le cinéaste offre un véritable poème cinématographique à sa muse Anna Karina qui porte le nom de Nana, anagramme de son prénom et référence assumée à l'héroïne d’Émile Zola. L'actrice, coiffée à la Louise Brooks, y joue le rôle d'une vendeuse de disques qui rêve d'être actrice. Mais le sort en décidera autrement, ce qui l'obligera à s'adonner à la prostitution pour échapper à la misère. Le film se contente de suivre son héroïne dans sa destinée, confrontant son idéalisme aux dures réalités du monde de la rue. Anna Karina occupe chaque scène, magnifiée par la caméra de son mentor. Il lui déclame d'ailleurs en voix off Le portrait ovale, un poème d'Edgar Allan Poe. Le film, tourné en d'élégants plans-séquences allie parfaitement le langage visuel et la littérature. Le regard caméra d'Anna Karina dans ce film est l'un des plus intenses de la filmographie du cinéaste. Si l'amour possède un langage, Godard a su le traduire au plus juste en filmant son actrice comme la plus envoûtante des caresses.

Le mépris 1963

Pour les 60 ans d'About de souffle, une intégrale Jean-Luc Godard à la cinémathèque

Le film le plus célébré de la filmographie de Jean-Luc Godard, une œuvre culte que l'on voit et revoit toujours avec fascination. Dans un cinémascope qui magnifie l'île de Capri, un technicolor qui sature les couleurs de la Méditerranée et une musique lyrique de Georges Delerue, Le Mépris est un chef d’œuvre absolu. Face aux dieux de la Rome antique, Jean-Luc Godard édifie le mythe de Brigitte Bardot pour l'éternité. Au point qu'aujourd'hui, l'actrice est quasiment réduite à ce film qui exalte sa beauté, sa sensualité et son mystère. Mais c'est aussi un film dédié au cinéma, puisqu'il relate le tournage d'une œuvre dirigée par Fritz Lang. De la Villa Malaparte de Capri au rouge flamboyant de l'Alfa Roméo de Jack Palance, du chapeau mou de Michel Piccoli à la cambrure de Brigitte Bardot, tout est langage cinématographique dans ce film d'une beauté intemporelle. Entre classicisme hollywoodien et modernité de la Nouvelle Vague, le film dialogue en permanence entre ces deux influences pour mieux soulever le drame de l'incommunicabilité au sein du couple. A coup sûr, l'un des plus beaux films de l'histoire du cinéma.

Pierrot le fou 1965

Pour les 60 ans d'About de souffle, une intégrale Jean-Luc Godard à la cinémathèque

Pour beaucoup, c'est le dernier grand opus de Jean-Luc Godard, en tout cas celui qui va marquer une rupture évidente dans sa manière de concevoir le cinéma dans l'avenir. Le film est marqué par son divorce avec Anna Karina avec qui il a tourné précédemment Alphaville et Bande à Part. C'est aussi les retrouvailles avec Jean-Paul Belmondo qui a délaissé le cinéma d'auteur pour devenir une tête d'affiche du cinéma populaire. Pour cette fin de cycle, Godard imagine un road-movie follement romantique d'un couple bancal qui s'unit pour fuir une vie conjugale monotone. C'est un film d'influence pop art où se mêle le polar, la bande dessinée, la peinture, la comédie musicale et les aphorismes littéraires. Jouant des couleurs primaires comme du bleu-blanc-rouge national, le film échappe à la narration classique tout en menant ses deux amoureux vers leur implacable destinée. Le film est marqué par son couple solaire et tragique qui va se consumer au soleil de la Côte d'Azur. Anna Karina, autrefois idéaliste, est devenue une manipulatrice vénale. Jean-Paul Belmondo délaisse peu à peu l'attitude cool pour s'investir du sort du héros tragique jusqu'à la scène mythique où il se barbouille le visage de peinture bleue. Son idéal romantique lui explose en pleine figure en faisant ce constat : « Je voudrais être unique. J'ai l'impression d'être plusieurs. » C'est Belmondo qui le dit, mais c'est Godard qui parle comme pour révéler ce qui va devenir un point de non-retour.

Week-end 1967

Pour les 60 ans d'About de souffle, une intégrale Jean-Luc Godard à la cinémathèque

On peut dire que c'est le dernier film classique de Jean-Luc Godard, même s'il s'agit d'un sabotage en règle, voire même d'un carnage, sorte d'adieu au cinéma traditionnel pour fuir vers des utopies politiques et des expérimentations visuelles en marge des circuits commerciaux. A cette époque, Jean-Luc Godard est devenu une véritable institution. Ses films précédents, même s'ils ne connaissent plus le succès, conservent encore l'estime de l'intelligentsia internationale. Pour Week-end, il décide de pourfendre les convenances en mettant en scène un couple de bourgeois parisiens particulièrement antipathique. Ces deux-là ne s'aiment plus, couchent ailleurs, mais se retrouvent pour partir en week-end à la campagne pour toucher l'héritage d'une aïeule. Godard engage Jean Yanne et Mireille Darc, deux acteurs issus du cinéma populaire à qui il annonce de go les avoir pris car ils les méprisent. Le cinéaste qui avait fait de la voiture un gage d'émancipation d'About de Souffle à Pierrot le Fou, en fait un fléau de la société de loisirs. Tout au long du parcours, le couple Durand va faire des rencontres qui vont tourner au jeu de massacre gore. Même les hippies prennent les armes pour tuer du bourgeois. Du pur esprit hara-kiri pour un cinéaste au bord de la crise de nerfs qui tend un bras d'honneur à tous ses admirateurs. Le cinéaste qui a capté l'effervescence de la jeunesse s'est transformé en cinéaste atrabilaire qui fuit ce qui a fait de lui une icône mondiale du7e Art.

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