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Publié par Philippe LENOIR

Jean-Paul Gaultier, le dernier représentant de la mode à la française

Doit-on être triste de voir Jean-Paul Gaultier quitter les podiums de la mode parisienne ? Pour notre part, on doit avouer une certaine nostalgie à imaginer que le créateur le plus populaire des trente dernières années cesse de hanter notre imaginaire de ses fulgurances esthétiques, de ses coups médiatiques, de ses emballements poétiques... Car son éclipse polie nous rend bien songeur sur ce qu'est devenue ce qu'on appelait autrefois la mode transformée en fashion mondialisée dont Paris est devenu un élément quasiment folklorique. En regardant des bribes de son dernier défilé sur la scène du théâtre du Châtelet, on s'est rendu compte à quel point celui qu'on appelait l'enfant terrible de la mode était en fait le dernier garant d'une certaine tradition de la couture à la française. Rien que son nom semble totalement anachronique à l'heure où même les Français, à force de l'entendre, disent Dieur ou Chaneull. Aujourd'hui, il semble totalement impossible de lancer une marque de luxe avec un tel blaze de français moyen. Pourtant, qui est capable aujourd'hui de citer le nom d'un couturier français vivant de renommée mondiale quand les stylistes d'aujourd'hui, tous formés dans les écoles de design anglo-saxonnes négocient des transferts pharaoniques d'une maison à l'autre, jet-lagués en permanence par la pression de créer des collections célébrées ou condamnées par Instagram à la vitesse de la lumière. Même Olivier Rousteing, le designer de Balmain est plus connu en France pour l'émouvante quête de ses origines que pour ses collections. Quant à Virginie Viard qui a succédé à Karl Lagerfeld, sa discrétion tient de la haute performance stratégique au sein d'une institution aussi vénérée que Chanel. De nos jours, même chez Coco, la marque prime sur l'artiste.

Jean-Paul Gaultier en bleu de travail lors de son dernier défilé entouré de ses muses

Jean-Paul Gaultier en bleu de travail lors de son dernier défilé entouré de ses muses

Jean-Paul Gaultier est la dernière véritable star d'une fashion qui n'en veut plus. Mais qui parle encore de mode au bureau, au bistrot ou devant le gigot du dimanche, si ce n'est pour commander en collissimo sur le web chez les géants du textile ? En fait, Jean-Paul Gaultier, longtemps considéré comme un parangon de modernité, témoignait depuis un certain temps de sa propre lassitude, fustigeant cette époque où chacun se regarde le nombril sur les médias sociaux ou s'abrutit en regardant en boucle des chaînes d'info en continu. Il confessera même qu'il y a trop de vêtements de nos jours, un comble pour un couturier. L'an passé, il rendait hommage dans son défilé à son vieux maître Pierre Cardin où il débuta... A coup sûr, Jean-Paul Gaultier exprimait bien en pointillés qu'il n'était plus dans l'air de son temps, un coup du sort pour une industrie du luxe qui vampirise un présent qui lui file toujours plus vite entre les mailles. Après avoir laissé le prêt-à-porter en 2014 pour se ressourcer disait-il, il fait ses adieux à la haute-couture où son inspiration s'émoussait au fil des saisons. De plus, la marque Gaultier, exceptée pour les parfums, n'a jamais eu le rendement exigé par les multinationales du luxe et n'était guère visible sur le dos des célébrités juvéniles s'exhibant sur les tapis rouge, adulées et copiées par leurs dévoués followers. Bref, il était sans doute temps pour lui de se réinventer et on se réjouit d'avance de ce qu'il prépare pour transcender son art à la française comme il sut le faire pour sa revue aux Folies-Bergères, délicieux délire sexy disco-pop déjà furieusement nostalgique.

Si Saint-Laurent était un proustien aristo et dépressif, Gaultier est plutôt un enfant du rock, du ciné et de la télé espiègle et solaire. Même si son film de chevet, Falbalas de Jacques Becker raconte quand même le destin suicidaire d'un couturier obsédé par son art. Mais c'est bien là le paradoxe et le mystère cultivés par Jean-Paul Gaultier : créateur réputé excentrique mais garant d'une vision idéalisée de la couture française ; inventeur du vestiaire branché de Madonna et créateur du style patriotique d'Yvette Horner ; émule d'une marinière virile et nationale inspirée du Querelle de Brest homosexuel de Fassbinder ; promoteur d'une mode post-punk universel, mais gardien soucieux d'élégance classique ; émule du corset fétichiste et militant du jean unisexe ; défenseur de toutes les diversités physiques et amateur des Miss France standardisées. Avec d'évidence une obstination forcenée quand la plupart des créateurs des années 80, de Lacroix à Castelbajc, ont disparu des radars depuis belle lurette. On peut donc être rassuré par la volonté de Jean-Paul Gaultier de continuer à nous surprendre autrement dans un monde de spectacle et d'illusion qui lui va à ravir. Quant à la fashion, elle va continuer sa folle farandole avec toujours moins d'esprit français en son sein. Est-ce si grave ? Sans doute pas sauf pour nous. Mais elle s'en contrefout comme de sa première chemise....

http://philippelenoir-popculture.com/2019/07/sonia-rykiel-a-invente-le-style-pop-art-de-la-parisienne-libre-et-sexy.html

http://philippelenoir-popculture.com/2019/12/emanuel-ungaro-un-artisan-style-de-la-haute-couture-parisienne.html

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