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Publié par Philippe LENOIR

Sue Lyon, éternelle Lolita pour Stanley Kubrick, résonne aujourd'hui comme un tabou sacré

Toute l'existence de Sue Lyon, décédée à 73 ans, se résume à une pose lascive en bikini, une paire de lunettes en forme de cœur et à une séance de hula-oop sous le regard pervers de James Mason. En 1962, à tout juste 14 ans, la blondinette de l'Iowa devint pour l'éternité Lolita, l'ingénue aguicheuse du roman de Wladimir Nabokov dont l'écrivain assura l'adaptation pour le film de Stanley Kubrick. Aujourd'hui, le plus étonnant est d'imaginer même que le film put exister dans un système de production hollywoodien, même s'il amorçait après le succès de Spartacus, la prise d'indépendance du réalisateur. Mais cela reste tout de même un film estampillé de la vertueuse Metro-Goldwin-Mayer (MGM) avec au générique le respectable James Mason et l'impeccable Shelley Winters. A la limite, seul Peter Sellers par sa vie dissolue, peut-être entrevu comme l'élément déviant du film. Même si Stanley Kubrick préféra tourner en Angleterre pour éviter d'avoir sur le dos les ligues de vertus américaines, Lolita n'est pas un film, en ce temps-là, qui transpire l'interdit absolu, d'autant qu'il réalise d'honorables recettes pour un film d'auteur.

Stanley Kubrick, fort prudent donna à son héroïne l'âge de 15 ans,alors qu'elle n'en a que 12 dans le roman. Et surtout manie l'ellipse avec subtilité quand il doit quand même appréhender la relation charnelle entre la nymphette et son amant mature. Néanmoins, certaines scènes comme celle où James Mason se stimule en fixant une photo de Lolita pour donner du plaisir à la mère de la jeune fille, reste encore assez sulfureuse. Aujourd'hui, à l'aune du tintamarre créé par l'attirance de l'écrivain Gabriel Matzneff pour les adolescentes, un tel film semble totalement impossible à faire. D'ailleurs, ce Lolita semble être l'un des seuls films de Kubrick qu'on ne voit quasiment plus à la télévision. C'est de fait loin d'être son meilleur. On dit souvent que c'est le moins kubrickien de sa filmographie, ce qui s'entend dans le sens où il est, dans sa forme, d'un grand classicisme. Pourtant, il possède comme la plupart des films de Kubrick, la capacité à se renouveler à chaque vision.

Mais pour une fois, ce n'est pas la mise en scène que l'on retient en premier, mais bien la performance des acteurs, et notamment celle de Sue Lyon, une quasi débutante au cinéma qui explose de sensualité juvénile rien qu'en faisant des bulles avec son chewing-gum, en se déhanchant avec son cerceau autour de la taille ou en marchant avec nonchalance dans le pavillon familial. Si le film est centré sur l'attirance aliénante du professeur Humbert Humbert pour sa jeune belle-fille, l'actrice offre une partition subtile entre innocence amoureuse et séduction assumée qui lui permettra d'ailleurs d'accrocher un Golden Globe. Le plus étonnant est d'entendre Sue Lyon, bien des années plus tard, dans une interview pour l'émission française Cinéma Cinémas évoquer le tournage de Lolita comme d'une joyeuse récréation, notamment avec James Mason et Stanley Kubrick dépeints en parrains bienveillants.

Curieusement, Sue Lyon refusa, dans la même interview, de relater le poisseux tournage de La Nuit de l'Iguane en 1964, adaptation du roman de Tennessee Williams par John Huston. Sue Lyon, juste après Lolita, y incarne encore une fois une nymphette dévergondée qui met la fièvre à Richard Burton, curé défroqué et alcoolique, qu'elle traita en aparté de porc dégueulasse. Là encore, l'adolescente de 16 ans, s'y montre en blondinette provocante et sexy sans que la censure n'y voit trop à redire. Il faut dire que la scène la plus osée est confiée à Ava Gardner qui assume sa sensualité avec deux éphèbes mexicains. Ensuite, Sue Lyon jouera une missionnaire sage dans Frontière chinoise en 1966, le dernier film à la douceur féministe de l'immense John Ford. Kubrick, Huston et Ford dans des films sinon majeurs de leurs auteurs mais néanmoins intéressants, un tiercé prestigieux qui aurait permis à n'importe quelle starlette de briller au firmament de Hollywood.

 

Mais pas Sue Lyon qui jouera ensuite les utilités glamour avant de quasiment disparaître de la circulation, devenant un moment institutrice et épouse d'un repris de justice. Détectée comme bipolaire, Sue Lyon fut surtout une femme fragilisée par les rouages de la machine hollywoodienne dans lesquels elle se cabra jusqu'à l'écrasement. Reste qu'en cette période où l'adolescence est sacralisée comme jamais, son incarnation jusqu'à l'inconvenance de Lolita rappelle qu'en d'autres temps pas si lointains, une jeune fille de 15 ans était de fait un objet de désir, qu'elle pouvait être sexuellement active et vivre des amours interdits avec des hommes plus âgés qu'elle. A la lueur d'un tabou désormais brandi comme un totem par la société contemporaine, la disparition de Sue Lyon à l'aube de 2020 sonne bien, à sa manière insignifiante, comme un changement d'ère radical.

http://philippelenoir-popculture.com/2019/10/eyes-wide-shut-de-stanley-kubrick-avec-tom-cruise-et-nicole-kidman-a-20-ans-et-s-affirme-comme-un-chef-d-oeuvre-intemporel.html

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