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Publié par Philippe LENOIR

Anna Karina, la muse de Jean-Luc Godard aux yeux gris Velasquez

« Elle avait les yeux cernés, ils étaient gris Velasquez. » C'est la première phrase qui nous vient à l'esprit à son évocation, celle que prononce le photographe Michel Subor au cours d'une séance où elle pose pour lui dans Le Petit Soldat. Une phrase écrite par Jean-Luc Godard qui s'adresse à son actrice dont il est fou amoureux. La disparition d'Anna Karina plonge les cinéphiles du monde entier dans une profonde mélancolie. Car la belle Danoise fut un fétiche romantique et érotique, une icône pop, le comble du chic sixties qu'elle traversa telle une comète sous l'objectif de son pygmalion, Jean-Luc Godard. Sous le regard du chef de file de la Nouvelle Vague, Anna Karina représenta un idéal féminin, la grâce incarnée faite de légèreté, d'élégance, de liberté, mais aussi de gravité face aux fêlures de l'existence. Son amour inconditionnel pour le réalisateur a permis à celui-ci d'atteindre l'apogée de sa carrière au cours d'une décennie fulgurante où il révolutionna les codes du cinéma. A eux deux, sept film, ce qui constitue un record entre un réalisateur et sa muse. Une création artistique foisonnante dans laquelle Anna Karina joua de toute évidence un rôle majeur en permettant à Godard d'expérimenter ses théories artistiques, d'affirmer ses engagements politiques, mais aussi d'exprimer ses élans du cœur et sa folle passion pour celle qui l'inspira tant.

Anna Karina, la muse de Jean-Luc Godard aux yeux gris Velasquez

De son vrai nom Hanne Karin Bayer, elle doit son patronyme d'artiste à Coco Chanel qui en fait l'un de ses mannequins vedette quand elle débarque à Paris pour conquérir le monde. Jean-Luc Godard la repère dans un magazine de mode et lui propose un petit rôle dénudé dans A bout de souffle qu'elle refuse avec aplomb. Un démarrage qui ressemble à une comédie romantique hollywoodienne, mais qui se poursuivra sous les auspices d'une passion tumultueuse que le cinéma scellera à tout jamais. Au cœur de cette histoire d'amour hors normes, le drame d'une fausse couche mal soignée qui empêchera Anna Karina d'avoir d'autres enfants. Après leur séparation, tandis que JLG dérive vers un cinéma expérimental et politique, Anna Karina glisse vers la dépression douce ponctuée de films d'auteurs dont ressort des collaborations prestigieuses avec Jacques Rivette, Luchino Visconti ou Rainer Werner Fassbinder. Mais de toute évidence, il y avait quelque chose qui était définitivement brisée chez Anna Karina. Plus tard, elle évoquera ainsi son pygmalion : « Il dit que je suis une histoire ancienne, mais pour moi, il est toujours dans mon cœur et le restera pour la vie. » Retour sur les sept films qu'Anna Karina tourna sous la direction de Jean-Luc Godard et qui ont fait d'elle le symbole par excellence de la femme moderne qu'on a tous rêvé de tenir par la main.

1960 Le Petit Soldat

Anna Karina, la muse de Jean-Luc Godard aux yeux gris Velasquez

Après le succès d'About de souffle, Jean-Luc Godard tourne ce film qui évoque la guerre d'Algérie qui déchire la France. Le gouvernement décide de le censurer car il dénonce l'utilisation de la torture. Du coup, ce premier film d'Anna Karina pour son pygmalion ne sortira que trois ans plus tard. L'actrice débutante joue un modèle pour un photographe. Elle porte le nom de Monica Dreyer, hommage au célèbre cinéaste danois. La séquence de la séance photo permet à Jean-Luc Godard de faire une déclaration d'amour à son égérie en voix off : « Le charme de Veronica, c'était elle-même : la courbe de ses épaules, l'inquiétude de son regard, le secret de son sourire... Dieu qu'elle était belle !» Sans oublier ses yeux gris Velasquez évidemment.

1961 Une femme est une femme

Anna Karina, la muse de Jean-Luc Godard aux yeux gris Velasquez

Anna Karina est Angela, une jeune femme qui vit dans une sorte de relation à trois avec Jean-Claude Brialy et Jean-Paul Belmondo. Le film est l'un des plus légers de Godard, marqué par une sublime scène musicale où Anna Karina rend hommage à Lola, le personnage du premier film de Jacques Demy. La chanson composée par Michel Legrand, est écrite par Jean-Luc Godard en personne. Là encore, les paroles parlent d'elles mêmes : « J'ai des très jolis seins, des youx d'améthyste, un tout petit col marin et un slip de batiste. » Si le film n'est pas un grand succès, il permet à Anna Karina de s'imposer en remportant notamment le prix de la meilleure actrice au festival de Berlin.

1962 Vivre sa vie

Anna Karina, la muse de Jean-Luc Godard aux yeux gris Velasquez

Changement d'ambiance pour ce troisième film où Anna Karina, alias Nana comme l'héroïne d’Émile Zola, est une vendeuse qui rêve d'être actrice, mais finira dans la prostitution. L'actrice, cheveux courts à la Louise Brooks, est d'une beauté renversante, filmée avec amour par Jean-Luc Godard dans un noir et blanc somptueux. La gravité du film est intimement liée au drame qu'a vécu le couple avec la perte de leur enfant mort-né. Le fameux regard caméra qu'affectionne le réalisateur est d'autant plus poignant quand c'est Anna Karina en pleine dépression qui regarde vers l'objectif et semble prise d'une profonde et réelle mélancolie. En voix off, Jean-Luc Godard récite Le Portrait Ovale, poème d'amour d'Edgar Allan Poe, pour sublimer sa muse.

1964 Bande à part

Anna Karina, la muse de Jean-Luc Godard aux yeux gris Velasquez

Jean-Luc Godard qui vient de déifier Brigitte Bardot dans Le Mépris, retrouve sa muse dans un film où Anna Karina incarne Odile, une jeune femme ingénue qui porte des jupes plissées et des souliers plats et qui va se libérer en côtoyant deux charmants voyous interprétés par Sami Frey et Claude Brasseur. Le couple est au bord de la rupture, Anna Karina est dépressive et a tenté de se suicider. Pourtant, le film tourné à l'arrache, se montre d'une folle énergie avec une intrigue réduite au minimum. Néanmoins, l'actrice rayonne dans ce rôle où elle se retrouve le centre d'intérêt de deux hommes en sifflotant l'air des Parapluies de Cherbourg. Le trio en dansant le madison dans un bistrot ou en visitant Le Louvre en courant, est charmant. Le film culte de Quentin Tarantino qui a nommé sa société de production A Band a Part en hommage.

1965 Alphaville, une étrange aventure de Lemmy Caution

Anna Karina, la muse de Jean-Luc Godard aux yeux gris Velasquez

Encore une fois, Jean-Luc Godard sublime sa muse dans cet étrange film qui dénonce avec poésie les régimes totalitaires. Si la star du film, c'est Eddie Constantine, acteur américain très populaire en France dans son rôle du détective Lemmy Caution, c'est bien Anna Karina la véritable héroïne tragique de ce film noir. D'une beauté troublante, l'actrice récite Capitale de la douleur de Paul Eluard après avoir posé cette question : « Amoureux ? Qu'est ce que c'est ? » comme en écho au fameux « Qu'est ce que c'est dégueulasse ? » de Jean Seberg dans A bout de souffle. Une fois de plus, le couple exalte sa passion à l'écran, ce qui n'est plus vraiment le cas dans la vraie vie.

1965 Pierrot le fou

Anna Karina, la muse de Jean-Luc Godard aux yeux gris Velasquez

Jean Luc Godard et Anna Karina se séparent juste avant le tournage de ce film mythique, chef d’œuvre en couleurs, odyssée amoureuse, espiègle et tragique sous le soleil de la Côte d'Azur. Anna Karina y joue Marianne Renoir, jeune femme manipulatrice qui va entraîner Jean-Paul Belmondo au bout de sa destinée. Frivole, farouche et coquine, Anna Karina s'affirme comme une icône pop dans des tenues qui appartiennent à l'histoire du 7 art. Mais c'est aussi pour Godard une manière de dire adieu à celle qui a partagé sa vie et son œuvre dans des dialogues qui résonnent cruellement quand l'actrice lance à Belmondo : « Tu me parles avec des mots et moi, je te regarde avec des sentiments . » Et L'acteur de répliquer : « Tu n'as jamais d'idées ! Rien que des sentiments. »

1966 Made in USA

Anna Karina, la muse de Jean-Luc Godard aux yeux gris Velasquez

Ultime collaboration entre Jean-Luc Godard et Anna Karina, le film est une œuvre esthétique où le réalisateur se laisse aller à sa fascination pour les collages pop art. Même si Marianne Faithfull, égérie des Rolling Stones y est sublimée dans une séquence où elle chante A tears go by, c'est encore Anna Karina qui occupe l'écran dans cette déambulation nihiliste au goût de roman-photo qui évoque les préoccupation politiques du réalisateur. Il filme encore la beauté de son ex-femme avec fascination, mais en lui donnant des airs de gravure de mode qui prouvent leur distance nouvelle. Pour la dernière fois, Anna Karina est sublimée par l'homme de sa vie. Plus rien ne sera plus jamais pareil pour elle et semble le savoir.

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