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Publié par Philippe LENOIR

JoeyStarr et Kool Shen du Suprême NTM ont fait leurs adieux. C'était de la bombe, bébé ! : Tout n'est pas si facile ; La fièvre ; Ma Benz ; Laisse pas traîner ton fils ; That's my people.

C'est une page de l'histoire du rap français qui se tourne avec les adieux du duo JoeyStarr et Kool Shen lors de leur concert du 23 novembre 2019 sur la scène de l'AccorHôtels Arena de Paris-Bercy. A l'heure où la culture hip hop domine outrageusement la musique pop hexagonale, il est bon de se souvenir que le Suprême NTM a défoncé pas mal de portes pour imposer cette culture des banlieues dans les années 90. Bravaches et provocateurs, les Nique Ta Mère de l'époque franchissent le périphérique parisien pour faire parler de leur 9-3, la Seine Saint-Denis à une opinion publique interloquée, voire effrayée par les sauvageons des cités. Influencé par le rap conscient américain de Public Ennemy, mais aussi par les poses gangsta, le funk et les musiques caribéennes, NTM va poser les bases du rap français avec un démarrage rageur, nihiliste et social qui va fonder sa réputation. Leurs points forts : des textes au cordeau, des musiques lancinantes ou rythmiques très inspirées et surtout des personnalités qui fascinent les médias branchés de l'époque, de Nova à Canal +, de Libé aux Inrocks... JoeyStarr, le bad boy ultime à la voix gutturale et Kool Shen, le militant idéaliste au flow lyrique, imposent un nouveau visage de la jeunesse de France. C'est aussi ce qui deviendra le talon d'Achille du duo, notamment avec un JoeyStarr en roue libre, devenant un phénomène de foire pour la presse people. NTM, a contrario de leurs rivaux marseillais IAM, aura une carrière relativement brève, étalée sur une petite décennie avec deux albums essentiels, Paris sous les bombes en 1995 et Suprême NTM en 1998. Les carrières solos des duettistes tiennent de l'anecdote et vont les contraindre à se reconvertir dans le cinéma d'auteur mainstream à la française. Contre toute attente, JoeyStarr sera réhabilité de ses frasques judiciaires en jouant un flic dans le surestimé Polisse de Maïwenn, tandis que Kool Shen trompera son ennui chez Catherine Breillat. Désormais, JoeyStarr joue au théâtre avec son ex, Béatrice Dalle et s'essaie à l'éloquence en déclamant du Victor Hugo. Kool Shen conserve un pied dans le rap en décelant de jeunes talents tout en hantant les tournois de poker. Leur dernier tour de piste sous le label Suprême NTM a démontré qu'ils en avaient encore sous la pédale et que leurs tubes possèdent la classe des standards d'un rap old school qui résiste au temps. Souvent brillants, parfois décevants, mais toujours vivants, JoeyStarr et Kool Shen imposent le respect des pionniers. Chapeau et Nique ta Mère, voici nos cinq titres suprêmes de NTM.

http://philippelenoir-popculture.com/2019/09/iam-lance-son-single-omotesando-qui-annonce-un-nouvel-album.les-veterans-marseillais-ont-domine-le-hip-hop-francais-je-danse-le-mia

Tout n'est pas si facile 1995

La carrière du Suprême NTM atteint son apogée avec l'album Paris sous les bombes. Pourtant déjà JoeyStarr et Kool Shen alors trentenaires, se montrent nostalgiques de leur jeunesse des années 80 quand les deux gamins de Seine-Saint-Denis faisaient des plans sur la comète.Un temps où le hip hop rassemblait le rap, le graff et la danse comme un ensemble cohérent où chaque talent pouvait s'exprimer au sein d'un collectif porté par des serments d'amitié. Sur une rythmique qui bastonne, des scratchs et des effluves de cuivre, le titre est marqué par le lyrisme nostalgique de Kool Shen et l'intensité mélancolique de JoeyStarr. Les deux artistes font la une des médias, mais regrettent de susciter jalousie et rancœur auprès de ceux qu'ils ont abandonné en chemin. «Tout n'est pas si facile, les destins se séparent, l'amitié c'est fragile... » Les deux lascars du 9-3 semblent déjà conscients qu'ils devront un jour payer la rançon de leur gloire.

La fièvre 1995

L'un des titres les plus funky du Suprême NTM avec un son chaud et rythmé fait pour les pistes de danse porté par un refrain rond et sexy. Les deux styles de Kool Shen et JoeyStarr s'additionnent avec un sens de la narration précis et drôle d'une journée où l'un se fait serrer par la police et l'autre rencontre une beauté des cités.... Sur cette trame qui donne la fièvre pour des raisons opposées, NTM expose le quotidien des jeunes hommes de banlieue avec une ironie, voire une légèreté qu'on lui connaissait peu. Un tube qui donnera une image plus douce d'un duo d'écorchés vifs... Le Suprême NTM investit les charts et les discothèques, rappelant à bon escient que le hip hop exprime aussi la fête, la drague et l'humour.

Ma Benz 1998

«  Laisse moi zoom zoom zang/ Dans ta Benz, Benz, Benz ». Le plus grand hit du Suprême NTM reste en grande partie indéchiffrable. Mais le titre est une pure tuerie, porté par le flow dément de Lord Kossity qui tambourine grave, puis les couplets explicites de JoeyStarr et Kool Shen. On découvre que la Mercedes ou plutôt la Merco est la marque automobile préférée des banlieues. A ausculter les lyrics, on s'aperçoit que la chanson est une évocation très sexuelle de ce qui se passe sur la banquette arrière de la fameuse Benz. Le clip sera visé d'un avertissement du CSA pour une image dégradée de la femme. Un pur esprit gangsta à la Dr Dre où des filles exécutent du pole dance auprès de belles carrosseries. NTM se laisse aller à la beauferie macho, mais le titre devient un vrai standard du rap repris dans toutes les cours d'école.

Laisse pas traîner ton fils 1998

Le titre le plus fort du Suprême NTM, le chef d’œuvre de leur prodigieuse décennie. Les paroles sont déchirantes, la musique est portée par un violon lancinant, ponctué d'un chœur soul interprété par Angie Casaux-Berthias. La plus belle partie de la chanson est celle où JoeyStarr évoque son enfance sous la férule d'un père violent et absent : « Putain, c'est en me disant j'ai jamais demandé à t'avoir/C'est avec ces formules, trop saoulées, enfin faut croire/Que mon père a contribué à me lier avec la rue/J'ai eu l'illusion de trouver mieux, j'ai vu. » Et de poursuivre plus loin : « Chaque jour un peu plus/J'avais pas l'impression d'être plus côté qu'une caisse à l'argus/Donc,j'ai dû renoncer, trouver mes propres complices/Mes partenaires de glisse, désolé si je m'immisce. » .Jamais le Suprême NTM ne fut plus profond et inspiré.

That's my people 1998

Des arpèges de piano cristallins ponctuent ce titre superbe interprété par Kool Shen. Il y évoque son attachement viscéral au peuple des cités dont il est issu. Comme souvent, le Suprême NTM se montre nostalgique de son passé, conscient du temps qui s'égrène... Le constat reste d'un pessimisme amer sur l'avenir des jeunes de banlieue : «  On est des fous bloqués dans des cages d'escalier/Pris en otage par le nombre élevé de paliers ». Les duettistes savent que leur musique n'est qu'un baume sur les angoisses d'une jeunesse désorientée. Le refrain en anglais explique que les deux de NTM font de la musique pour ce peuple de la banlieue qui en a fait des stars. Ne jamais oublier d'où l'on vient est le credo du duo. Les durs du rap hardcore sont dans le fond de doux nostalgiques de leurs rêves de jeunesse.

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