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Publié par Philippe LENOIR

Eyes Wide Shut de Stanley Kubrick avec Tom Cruise et Nicole Kidman a 20 ans et s'affirme comme un chef d’œuvre intemporel

Curieuse destinée que le dernier film de Stanley Kubrick, mort quelques jours après son achèvement et dont il disait que c'était son meilleur. Pourtant, à sa sortie, ce qui était annoncé comme un thriller érotique mettant en scène le couple de cinéma le plus célèbre de son temps est plutôt mal reçu. Vingt ans plus tard, Eyes Wide Shut s'affirme bien comme le chef d’œuvre du maître. A l'instar de la plupart de ses films qui ont déçu à leur sortie, son dernier opus continue d'alimenter la réflexion par ses évidences, ses mystères, ses lignes de fuite, ses multiples interprétations...

En 1999, cela fait plus d'une décennie que Stanley Kubrick ne tourne plus et semble résigner à vivre en ermite dans son manoir de la campagne anglaise. Depuis le succès de son film de guerre Full Metal Jacket, la Warner annonce régulièrement que le maître travaille sur différents projets dont son fameux Napoléon, AI, un film de science-fiction avec un enfant-robot repris par Steven Spielberg ou encore une œuvre sur la Shoah. A la surprise générale, le studio annonce que Kubrick a engagé Tom Cruise et Nicole Kidman pour un film présenté comme un thriller érotique d'une audace jamais vue, adaptation de La Nouvelle Rêvée du romancier viennois Arthur Schnitzler. Dès le début du tournage à Londres, interdit à la presse, les rumeurs les plus folles se propagent sur des scènes de sexe explicite. La plus dingue est celle qui aurait causé le renvoi de Harvey Keitel qui avait éjaculé sur Nicole Kidman. Remplacé au pied levé par Sidney Pollack, on sait aujourd'hui que Keitel avait d'autres engagements et qu'il n'en pouvait plus de rejouer jusqu'à l'épuisement les scènes voulue par Stanley Kubrick. En revanche le couple vedette avait accepté de rester à la disposition de leur réalisateur sans limite de temps, ce qui obligea Tom Cruise à reculer le tournage du Mission Impossible de Brian de Palma. Bref, à force d'infos délirantes, la planète cinéma se met en ébullition et en 1999, Eyes Wide Shut est sans conteste le film le plus attendu de l'année. D'autant que Stanley Kubrick meurt quelques mois avant sa sortie. Selon ses proches, le réalisateur a succombé au stress du montage qu'il aurait achevé selon ses derniers souhaits. On le dit ainsi, car Eyes Wide Shut a fabriqué sa propre légende au fil des années jusqu'à devenir aujourd'hui l’œuvre la plus commentée par les tenants du conspirationnisme.

Mais à sa sortie, c'est surtout une immense déception qui se propage, le film étant beaucoup moins sulfureux qu'annoncé, si l'on excepte une séquence d'orgie dans un château beaucoup moins excitante que les spectateurs de l'époque pouvaient l'espérer. Surtout, le film est considéré comme fastidieux, bavard, lent, ennuyeux et laid, ce qui fait beaucoup pour une œuvre de 2 h 45. Ceux qui crient au chef d’œuvre sont considérés comme des fans transis incapables d'accepter un faux-pas du cinéaste légendaire. Même quand ils répètent que tous les films de Stanley Kubrick ont toujours mis du temps à se révéler pour ce qu'ils sont vraiment. Force est d'admettre que sur Eyes Wide Shut, ceux-ci ont eu indéniablement raison. Pour notre part, nous serons plus mesurés sur certains opus du maître comme Orange Mécanique ou Shining, qui n'ont jamais eu le statut de chef d’œuvres qu'il est de bon ton de leur accorder. En revanche, on ose dire que Eyes Wide Shut est, à nos yeux, son film le plus fascinant à l'égal de 2001, l'odyssée de l'espace. Et si on se hasarde à comparer ces deux films, c'est qu'il nous semble que Kubrick tente, dans les deux cas, de percer un mystère métaphysique : d'un côté, l'infiniment grand de l'origine du vivant dans l'univers et de l'autre côté le mystère de l'intimité amoureuse et sexuelle entre un homme et une femme. Dans les deux cas, Kubrick n'apporte aucune réponse évidente. Dans Eyes Wide Shut, adaptation fidèle du roman d'Arthur Schnitzler, auteur autrichien proche des théories de Freud, l'interprétation oscille entre la réalité et le songe, le récit initiatique et le conte philosophique, la critique sociale et la dénonciation du consumérisme sexuel. Le film multiplie les lignes de fuite dont certaines se prolongent à l'infini à chaque vision et selon le vécu amoureux de chacun.

Pour nous, c'est le grand film sur l'exploration de l'intimité amoureuse, du fantasme sexuel, du déséquilibre constant au sein du couple. Et pour Kubrick, c'est bien la femme qui mène le jeu quand l'homme est obnubilé par lui-même. Quand l'homme distrait cherche son portefeuille, c'est la femme qui sait où il l'a déposé. Quand elle lui demande si sa robe lui va bien, il lui dit oui sans la regarder. Quand ils s'embrassent devant le miroir, c'est elle qui regarde son reflet. Et quand elle lui avoue qu'elle a été tenté de coucher avec un inconnu par pur fantasme, c'est lui qui s'effondre. Eyes Wide Shut, soit Les Yeux Grand Fermés, c'est bien ceux de Bill, le médecin friqué qui va déambuler dans New York en quête de sexe avec une prostituée, une nymphette, un homosexuel et même le cadavre d'une esclave sexuelle de l'orgie de la haute société où il sera humilié afin qu'il comprenne qu'il n'y sera jamais admis. Piégé entre Éros et Thanatos, le pauvre Bill finira par rentrer chez lui, la queue entre les jambes, incapable de passer à l'acte. Le couple finira par s'expliquer, non pas dans l'intimité de la chambre à coucher, mais au cœur d'un grand magasin à la veille de Noël avec cette seule solution proposée par Alice et qui clôt le film : Fuck! Vu le lieu de la discussion, Kubrick semble nous dire que le couple est mal barré. En tout cas, le couple Cruise-Kidman n'y résistera pas puisqu'il se séparera moins de deux ans après. Ces deux stars si unies en apparence, mais si divisées dans l'intimité, semblent vivre le même simulacre que les personnage qu'ils incarnent devant la caméra de Stanley Kubrick. Vraiment troublant.

C'est bien un film sur le mystère du désir qui surgit, qui s'évanouit, qui tisse ou détricote des liens invisibles entre les êtres sans qu'aucun ne puisse en maîtriser la finalité. C'est d'ailleurs un film qui échappe à tout repère dans un New York imaginaire reconstitué en studio à Londres, de reflets dans les miroirs, de teintes chromatiques chaudes et froides, de dilatation du temps par la musique. Il y a de la rêverie dans le périple de Bill, de la magie dans l'omniscience d'Alice, de l'effroi dans l'orgie ritualisée où le sexe n'est que mécanique dénuée de sensation. Tout semble échapper à la réalité, sauf qu'il est possible que tout soit vrai et trop incroyable à supporter. D'où le sort que connaît le film d'être une dénonciation par Stanley Kubrick d'une vérité trop difficile à imaginer pour les simples humains que nous sommes. Les yeux grand fermés seraient donc les nôtres, hypothèse qui fait de Eyes Wide Shut, le film culte des adeptes du conspirationnisme qui aiment à donner une cohérence à ce qui semble ne pas en avoir. D'où une vision renversante du film qui serait une charge contre la Scientologie dont fait partie Tom Cruise et les élites maçonniques adeptes des partouzes. Dans cette thèse reprise dans la sérieuse revue de cinéma Positif dirigé par Michel Ciment, spécialiste mondial de l’œuvre kubrickienne, le film est parsemé d'indices allant dans ce sens, comme on en trouve d'ailleurs dans 2001, Orange Mécanique ou Shining. D'autant que la fille de Stanley Kubrick fut à l'époque membre de la Scientologie et refusait tout contact avec son père.

Dans cette vision complotiste du film, Nicole Kidman serait donc une ancienne esclave sexuelle des élites new-yorkaises, ce qui explique dans la première scène du film, sa manière d'ôter sa robe comme les vestales le font dans le rituel orgiaque. Cette même orgie fut tournée dans un célèbre château anglais ayant appartenu à la famille Rothschild qui y organisa des réceptions où les invités étaient masqués. Le marin sur qui Nicole Kidman fantasme serait Ron L. Hubbard, fondateur de l’Église de scientologie, lui même officier de marine. Le récit de son cauchemar où elle raconte une partie fine serait une réminiscence oubliée de son passé. Du coup, elle serait à l'origine de la déroute de son mari,ce qui donnerait une explication à la présence du masque de Tom Cruise sur l'oreiller du lit conjugal où dort sa femme. Cette vision apparaît forcément séduisante d'autant que Stanley Kubrick a, dans toute son œuvre, laissé à penser que les élites manipulaient les masses, que ce soit dans Les Sentiers de la Gloire, Docteur Folamour, Orange Mécanique ou Full Metal Jacket. Mais dans le fond, rien de bien nouveau dans un cinéma hollywoodien qui a toujours fait son miel des théories du complot. Et souvenez des rumeurs de tournage d'un thriller à la limite du porno comme stratégie marketing. Stanley Kubrick, à l'image des génies comme Alfred Hitchcock, sait que le cinéma n'est qu'illusion, mensonge, faux-semblants et interprétations à plusieurs niveaux. Sans doute la dernière pirouette d'un grand maître aux adeptes de la secte kubrickienne. En un mot et ce sera le dernier : Fuck !

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