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Publié par Philippe LENOIR

Karl Lagerfeld a fait de son mystère la marque de l'élégance

Quelques semaines après son décès, Karl Lagerfeld a droit à une biographie signée de Raphaëlle Bacqué, grand reporter au journal Le Monde . En fait, celle-ci avait enquêté pendant deux ans pour le journal du soir pour tenter de percer le mystère du styliste de Chanel, celui qui s'est inventé un personnage intensément romanesque au service d'un marketing redoutable. Ou l'inverse tellement le couturier s'est plu à brouiller les pistes en maîtrisant avec dextérité les médias attirés par son excentricité. Du coup, il est assez dommage de constater que la communication autour de la sortie de cette biographie très documentée laisse entendre que Karl Lagerfeld avait menti toute sa vie sur son parcours, que le personnage avait dissimulé des secrets inavouables tant sur sa vie intime, sa fortune, son talent ou ses origines.

Le complexe allemand

En fait, le seul complexe de Karl Lagerfeld est d'être né en Allemagne sous le régime nazi. Même si le maestro n'a jamais divulgué sa date de naissance par malice, il n'a jamais caché avoir passé sa jeunesse dans la région de Hambourg dans un château appartenant à ses parents pendant toute la période nazie. C'est vrai qu'il a beaucoup évoqué ses relations compliquées avec une mère rigide et autoritaire pour mieux éluder la position de son père, Otto Lagerfeld, industriel dans le secteur laitier. Sans n'avoir jamais pris sa carte au parti nazi, celui-ci a continué à faire des affaires pendant ces années troubles. Karl Lagerfeld qui a toujours eu honte de l'histoire de son pays natal, a donc inventé le fait que son père était un aristocrate suédois, installé en Allemagne. Un complexe pour un jeune homme qui rêvait de conquérir Paris à une époque où le sentiment anti-allemand restait vivace. Le mensonge longtemps entretenu par le couturier, apparaît aujourd'hui comme une politesse vis-à-vis de son pays d'accueil.

Dandysme tragique

Car son père, s'il s'est sans doute enrichi pendant cette période sombre, n'a pas été un criminel de guerre participant à la solution finale contre les Juifs. Ce mystère entretenu sur son père montre surtout l'élégance d'un homme qui a toujours eu une relation compliquée à l'Allemagne, ce pays qui a sombré dans l'hystérie meurtrière. De même, Karl Lagerfeld qui se moquait de l'esprit réactionnaire de Coco Chanel en matière de mode à partir des années 60, ne fit jamais une remarque sur le fait avéré que la couturière collabora avec les nazis pendant l'Occupation et qu'elle fut une antisémite viscérale. Du coup, ce surnom de Kaiser Karl qui est aussi le titre de la biographie de Raphaëlle Bacqué, est assez loin du personnage, sauf à rappeler qu'il ne réussit jamais à estomper son accent germanique. Quand au reste, de sa liaison avec Yves Saint-Laurent qui fut son seul rival dans la mode, à sa passion platonique pour le mondain Jacques de Bascher en passant par sa solitude jusque dans la maladie et la mort, elle démontre à quel point le dandysme tragique de Karl Lagerfeld n'a jamais été feint.

Société du spectacle

Ce fut même sa seule vérité, la plus importante et la plus intense. Derrière le personnage fabriqué, du catogan aux lunettes noires, des chemises au col rigide jusqu'aux mitaines en cuir, il n'y avait rien d'autre que Karl Lagerfeld, créateur obsessionnel qui savait à quel point la mode est un art sérieux qui doit se montrer éphémère et désinvolte. Comme tous les dandys, il pouvait être cassant, généreux, brillant, snob, érudit et narcissique. Le personnage qu'il s'était inventé, était sa seule vérité. Chercher derrière le masque est assez vain. Ses douleurs et ses états d'âme, son pouvoir comme sa déchéance, sa naissance comme ses funérailles n'avaient pas, selon lui, à être exposés en pâture. La légende Lagerfeld tient dans cette rigueur à s'être tenu droit, avec le sourire en coin, comme un pur produit de la société du spectacle dont il fut un fidèle serviteur.

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