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Publié par Philippe LENOIR

Viktoria Modesta, cet obscur objet bionique du désir

Viktoria Modesta est la tête d'affiche temporaire du Crazy Horse, le célèbre cabaret érotique parisien dont le fondateur Alain Bernardini a dicté jusqu'à l'excès les canons de la beauté féminine sur des critères au centimètre près. C'est dire si la venue de l'artiste lettone est un événement, car elle devient la première showgirl du Crazy à afficher son handicap, une amputation de la jambe gauche. Et surtout elle fait de ses prothèses interchangeables des objets de désir et donc de son corps une œuvre d'art. Dans le clip de sa chanson Prototype, on voit la jeune femme nue au lit avec deux partenaires sexuels en y montrant son moignon, puis en amazone féministe avec une prothèse en diamant pour clôturer en maîtresse SM munie d'un pic à glace rayant le sol. Elle même se dit bionique comme l'était Super Jaimie, la sage aventurière d'une série télévisée populaire des années 70.

Viktoria Modesta s'impose comme la figure de proue d'un érotisme bâti sur un handicap physique, longtemps considéré comme sulfureux, voire déviant. L'artiste du Crazy joue, c'est vrai, sur des codes sophistiqués, entre fétichisme, bisexualité et sadomasochisme. Mais, de toute évidence, la danseuse contribue aussi à décomplexer le port de prothèse, longtemps camouflé et uniquement montré par les athlètes du handisport. Surtout, elle occulte la notion de souffrance forcément liée à l'amputation pour la transformer en force de vie, d'espérance et même de puissance.

Dans le même temps que l'avènement de Viktoria Modesta, Chiara Bordi, une jeune italienne unijambiste, finit troisième du concours Miss Italie. Et Bernadette Hagans, un modèle britannique amputée de la jambe droite, a été choisie par Primark pour représenter une collection consacrée à la saga Toy Story de Disney. Pour chacune d'entre elles, leur volonté de séduction passe par l'exhibition de leurs prothèses qu'elles accessoirisent en objet de mode. Une révolution certaine car ce sont de véritables handicapées qui affichent ainsi leur droit à plaire, à séduire, à provoquer, à choquer, bref à vivre et si possible à s'épanouir. Jusqu'alors, handicap et érotisme dans la pop culture étaient le fait d'artistes dits valides.

Car l'érotisme féminin liée au handicap irrigue notamment le cinéma depuis de nombreuses années. L'une des scènes historiques du genre reste celle de Catherine Deneuve dans Tristana de Luis Bunuel, dévoilant sa jambe amputée à un jeune homme à son balcon. Mais s'il s'agit d'un grand film, il faut bien avouer que la chair y est triste, voire mortifère. Dans le genre tourmenté, on se souvient également de Boxing Helena réalisé par la fille de David Lynch où un chirurgien jaloux mutile celle qu'il aime. Plus récemment, c'est Marion Cotillard qui perd ses deux jambes arrachées par un orque dans De rouille et d'os de Jacques Audiard, dont on voit la renaissance avec justesse et réalisme, notamment dans sa capacité à être désirée.

A contrario de cette vision sérieuse, le cinéma de divertissement met en scène depuis quelques années des femmes amputées qui n'ont pas froid aux yeux. On pense à Rose McGowan dans Planète Terreur de Robert Rodriguez, strip-teaseuse transformée en pétroleuse munie d'une prothèse-mitraillette en guise de jambe. Encore plus emblématique, Charlize Theron qui incarne Furiosa, la guerrière de Mad Max Fury Road, affublée d'une prothèse au bras pour mieux se bastonner avec sauvagerie contre les hordes sauvages de la saga apocalyptique de George Miller. Tout cela peut faire sourire ou grimacer quand on sait les difficultés des handicapés hommes et femmes au quotidien dans l'accès aux soins, au travail ou tout simplement pour se déplacer en ville. Mais ces nouvelles représentations féminines même exceptionnelles, voire factices, ont leur rôle à jouer pour faire progresser les mentalités.

 

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